Un nouveau négationisme

Géopolitique du Proche-Orient

Tous ceux et celles qui sont épris de paix et de justice pour le Moyen-Orient n'ont pu qu'être atterrés de lire dans Le Devoir, sous la rubrique «Libre opinion», l'article du professeur Jean Ouellette intitulé [«Aimer ou démoniser Israël?»->1175]. Se montrer plus sioniste que les sionistes est un tour de force que M. Ouellette réalise avec la plus grande mauvaise foi et le cynisme le plus total.

Il ne vient à l'idée de personne de sensé de nier l'Holocauste et la réalité des chambres à gaz où périrent six millions de Juifs. Le faire, c'est s'exposer, à juste titre, à être poursuivi par la loi. Or le professeur Ouellette passe complètement sous silence la Nakba (mot arabe qui signifie catastrophe) qui a chassé de leurs maisons et de leurs villages près de 3 700 000 Palestiniens depuis 1948, sans compter tous ceux qui furent purement et simplement massacrés. Est-ce là «le rêve nostalgique de Sion» dont nous parle M. Ouellette ?
J'ai fait partie, en mai dernier, d'un groupe qui a visité Israël et la Cisjordanie et nous avons pu rencontrer à Jérusalem-Ouest une jeune Juive membre de Zochrot (mot hébreu qui signifie «celles qui se souviennent»). Le but de cette organisation est de raconter l'histoire de la Nakba et de faire visiter les villages détruits. Je me permets de conseiller ces visites à M. Ouellette qui fait, dans son article, la promotion du tourisme en Israël. Par la même occasion, je peux lui indiquer d'autres sites très intéressants en Cisjordanie : une charmante vallée au sud d'Hébron où les colons juifs de Máon ont pour passe-temps de jeter des pierres sur les fillettes palestiniennes qui se rendent à l'école (et que des volontaires américains sont venus protéger); toujours à Hébron, un vieux souk sur lequel les colons, installés dans des maisons le surplombant, jettent des immondices et même du papier hygiénique souillé, de sorte que les malheureux boutiquiers palestiniens ont dû se protéger à l'aide d'un filet (nous avons des photos de cela); que dire aussi du tombeau d'Abraham profané quotidiennement par des soldats israéliens en armes accompagnant des touristes qui ne se déchaussent pas dans une mosquée; et combien d'autres...
Oui, M. Ouellette, la Palestine est un très beau pays avec ses milliers de collines, ses oliviers innombrables (ceux que les colons israéliens n'ont pas arrachés), ses maisons claires et son ciel à la luminosité incomparable. Malheureusement, ces magnifiques paysages sont défigurés par le mur et les barrières métalliques qui, contrairement à ce que vous dites, ne sont pas une protection mais font partie d'un plan délibéré d'annexion du territoire palestinien. Il ne faut pas oublier ce qu'a dit Ariel Sharron (cité par le journal israélien Ha'aretz en avril 2001) :
«La guerre d'indépendance n'est pas terminée, 1948 ne fut que le premier chapitre. Chaque mètre de gagné est un mètre de plus pour Israël.» Je comprends que cette vision du «Grand Israël» ne dérange pas le professeur Ouellette puisqu'il parle de «l'infâme équation onusienne», qui pourtant donnait aux Juifs 57 % d'un pays qui ne leur appartenait pas.
Quant aux «attaques insidieuses contre les pratiques de l'armée israélienne», nous avons vu au lendemain d'une intervention de cette armée une maison éventrée, les traces de balles dans les murs, le sang sur un matelas et rencontré les parents de cinq jeunes gens qui avaient été froidement exécutés durant la nuit précédente sans aucun jugement préalable. Mais laissons plutôt la parole à un collègue de M. Ouellette, le professeur Arnon Sofer, professeur de géographie à l'Université de Haïfa (cité par le Jérusalem Post du 21 mai 2004) : «Quand 2,5 millions de personnes vivront dans l'espace clos de Gaza, cela va être une catastrophe humaine. Ces gens deviendront encore plus animaux qu'ils ne le sont aujourd'hui avec l'aide d'un islam fondamentaliste dément. La pression à la frontière sera effrayante. Ce sera une guerre terrible. Alors, si nous désirons demeurer en vie, nous devons tuer, tuer et tuer. Toute la journée, chaque jour. Si nous ne tuons pas, nous cesserons d'exister. La seule chose qui me préoccupe est comment faire pour que les garçons et les hommes qui auront à faire cette tuerie soient en mesure de rentrer chez eux, avec leurs familles, et demeurer des êtres humains normaux.»
Ce qui se passe actuellement à Gaza est, malheureusement, la triste illustration de cette épouvantable prophétie. Il n'est pas nécessaire d'en dire plus pour démontrer où peut mener une idéologie telle que le sionisme.
Cependant, tous les Palestiniens que nous avons rencontrés souhaitent vivre en paix avec les Israéliens et beaucoup acceptent l'idée de l'entité binationale que vous décriez et qui, si effectivement elle mettrait fin à l'État juif qui est au XXIe siècle un véritable anachronisme, assurerait du moins à cette région la stabilité et mettrait fin au martyre que subit le peuple palestinien depuis plus de cinquante ans.
Je sais qu'un professeur d'université devrait pouvoir comprendre cela s'il veut faire preuve de la moindre objectivité.
André Le Corre
_ Membre de PAJU (Palestiniens et Juifs unis)


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