Tweets racistes de Trump : pari risqué ou savant calcul?

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C'est la question raciale qui détermine le vote aux États-Unis


La rhétorique du « nous contre eux » du président des États-Unis, Donald Trump, mise de l'avant dans une série de tweets visant des élues démocrates issues de minorités culturelles, pourrait se retourner contre le Parti républicain.




Le président Trump a récemment publié des tweets déclarant que les représentantes qui critiquent les États-Unis devraient « retourner réparer les endroits dysfonctionnels et ravagés par la criminalité d’où elles viennent ».


Bien qu’il ne les ait pas nommées explicitement, il est clair qu’il s’adressait à Ilhan Omar (Minnesota), Alexandria Ocasio-Cortez (New York), Rashida Tlaib (Michigan) et Ayanna Pressley (Massachusetts), quatre élues démocrates qui font partie des minorités visibles, mais qui sont nées aux États-Unis (à part Ilhan Omar qui est une réfugiée somalienne arrivée aux États-Unis alors qu’elle avait 10 ans).


Si Donald Trump s’en est pris à elles, c’est parce qu’elles constituent un groupe informel surnommé The Squad (l’escouade), qui défend des politiques à tendance progressiste.


Après avoir visité les camps de détention de migrants, Alexandria Ocasio-Cortez avait critiqué les conditions « horribles » dans lesquelles sont détenues les personnes arrêtées à la frontière avec le Mexique et les abus des agents frontaliers.


Alexandria Ocasio-Cortez, de profil.

Le représentante de New York, Alexandria Ocasio-Cortez, a visité les centre de détention de migrants situés à El Paso et à Clint, au Texas.


Photo : Reuters / Stringer .




Mais, pour Donald Trump, critiquer les camps revient à attaquer les États-Unis. Et c’est surtout une occasion rêvée de dépeindre l’ensemble du Parti démocrate comme radical et antiaméricain, croit Andréanne Bissonnette, chercheure à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand.



Le Parti républicain veut ramener à l’avant-plan le ton divisif sur les enjeux raciaux et migratoires qui l’a mené à la victoire en 2016, croit la chercheure.


Cette rhétorique du “nous contre eux” correspond à une stratégie qui vise à solidifier la base de Donald Trump, [...] en jouant sur les insécurités raciales. Dans son discours, le “nous” ne correspond pas seulement aux républicains, mais plutôt aux États-Unis de façon globale et le “eux” est identifié au Parti démocrate. On l’a déjà vu avec la stratégie de Nixon en 1972, où les débats tournaient autour du patriotisme et de la loyauté, et il y avait des slogans comme “America : love it or leave it”.


Mais ce discours ne risque-t-il pas de se retourner contre lui alors que les Américains blancs perdent de plus en plus de poids démographique?


Selon les projections du Pew Research Center, les immigrants de première et deuxième génération devraient atteindre environ 160 millions en 2050, soit environ 37 % de la population américaine.



Qui plus est, c’est grâce à eux que la population américaine va continuer d’augmenter. Si les tendances actuelles se maintiennent, notamment en ce qui a trait au bas taux de fertilité des Américaines, les futurs immigrants et leurs enfants représenteront 88 % de la croissance de la population américaine entre 2015 et 2065.



Si on regarde la courbe démographique et la courbe électorale, on voit que non seulement les latinos vont devenir le deuxième groupe ethnoculturel aux États-Unis, mais aussi que c'est un groupe où la courbe démographique est très jeune : il y a beaucoup de jeunes et peu de personnes âgées, explique Mme Bissonnette.


Si l’on se fie aux allégeances politiques de leurs aînés, lorsqu’ils vont atteindre l’âge de voter, une bonne partie de ces nouveaux électeurs devrait être plus attirée par les démocrates. En général, cette communauté, tout comme la communauté afro-américaine, a une perception du Parti républicain comme un parti blanc qui ne défend pas les intérêts des minorités ethnoculturelles, estime Andréanne Bissonnette.


Mais ça ne signifie pas que les démocrates l’auront tout cuit dans le bec, croit la chercheure. Les milléniaux sont le groupe démographique qui vote le moins aux États-Unis et les latinos sont le groupe ethnoculturel qui vote le moins aussi. Donc, il y a vraiment un défi d'aller chercher le vote et de fidéliser cet électorat.



Qui plus est, même si les latinos ont tendance à privilégier le Parti démocrate, il ne s’agit pas d’un vote monolithique, souligne-t-elle. Les Cubano-Américains de première génération, par exemple, votent plutôt pour le Parti républicain, en raison de ses positions plus dures envers le régime castriste.


L’affiliation religieuse catholique ou protestante peut faire pencher les électeurs latinos d’un bord ou de l’autre, tout comme les propositions des partis sur des enjeux comme l’économie, l’éducation, la santé ou l’environnement, précise Andréanne Bissonnette.


Un autre élément majeur à considérer est la propension qu’ont les électeurs à voter pour un candidat qui a la même origine ethnique qu’eux. De ce côté-là, les démocrates sont gagnants.


Sur les 116 membres du Congrès faisant partie des minorités raciales et ethniques, 90 % sont affiliés aux démocrates et 10 % sont républicains.



Même si on est loin de la représentation effective de la population, il y a quand même une plus grande diversité des élus au sein du Parti démocrate.


Andréanne Bissonnette, chercheure à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand


Un équilibre délicat


Le problème va donc bien au-delà des tweets du président, qui ne sont finalement qu’une illustration de la déconnexion entre les républicains et les minorités.


À long terme, ça peut être problématique pour le Parti républicain de continuer à projeter l’image d'un parti blanc qui représente les enjeux des électeurs blancs, croit Mme Bissonnette. Mais les démocrates ont, eux aussi, du chemin à faire pour ne pas se cantonner dans une position perçue par certains comme extrémiste.


Ça a été le cas lors des élections de 2016, lorsque les États du Midwest avaient l’impression que les démocrates n’étaient pas à l’écoute des inquiétudes économiques des Américains blancs, à la suite de la crise économique et de l’absence de reprise, explique Mme Bissonnette.


Les dix candidats à la course démocrate, sur scène, saluent la foule.

Les 10 candidats participant au deuxième débat démocrate, le jeudi 27 juin en Floride.


Photo : Getty Images / Drew Angerer




Certains électeurs ont l’impression que le Parti démocrate privilégie les minorités au détriment de la classe moyenne blanche et que ses priorités ne sont pas les leurs. C’est un reproche qu’on a notamment adressé aux candidats au lendemain des premiers débats, en raison de leurs positions jugées trop radicales sur des enjeux comme la santé, l’immigration ou l’environnement.



Des deux côtés, se camper dans une position ethnoculturelle, ça peut avoir des impacts.


Andréanne Bissonnette