Québécois venus d'Haïti

17. Actualité archives 2007


Si les Haïtiens étaient déjà présents au Québec dès la première moitié du XXe siècle, notamment pour y entreprendre des études, il a fallu attendre la fin des années 50 et le début des années 60 pour les voir arriver en cohortes successives et nombreuses. Cela peut s'expliquer par la jonction de deux conjonctures : le début des ténèbres d'un côté, et la fin de ce que la malice populaire appelle «la grande noirceur» de l'autre.
En effet, lorsqu'en 1957 s'établit en Haïti un gouvernement qui dérivait vers la dictature, une bonne partie de l'intelligentsia du pays avait senti le besoin, quand elle n'y était pas contrainte, de s'expatrier pour échapper à ce qu'elle n'avait pas réussi à combattre. C'était pour Haïti le crépuscule qui préludait à une longue période de ténèbres. Cela n'est d'ailleurs pas sans lien avec la déstabilisation persistante que connaît le pays depuis maintenant plus de deux décennies.
Pour les citoyens d'origine haïtienne que nous sommes, habitués à mener des luttes souvent sans merci pour conquérir nos droits à l'autodétermination, à l'égalité, à la liberté, à la justice et à la démocratie, l'expérience du Québec à ce chapitre nous apparaît à la fois enrichissante et séduisante. En effet, si l'on fait fi des contextes socio-historiques particuliers dans lesquels ont évolué les deux peuples, la trajectoire poursuivie par le Québec, du début des années 60 à la fin du siècle dernier, constitue une source d'inspiration non seulement pour Haïti, mais aussi pour tous les peuples de la planète en quête de survie collective, d'émancipation et d'épanouissement collectif.
Culture et langue aidant, ces Haïtiens, devenus depuis des Québécois, se sont mêlés aux «révolutionnaires tranquilles», chacun à sa manière et selon ses talents, mais toujours avec un enthousiasme manifeste, dans cette croisade pour changer la vie, pour transformer la société, pour moderniser le Québec. Ainsi, on les a retrouvés, discrets mais non moins efficaces, dans le sillon des plus éminents promoteurs et réalisateurs de ce vaste chantier de réformes qui a fait du Québec ce qu'il est aujourd'hui. Oui, on les a retrouvés, anonymes et souvent besogneux, dans tous les secteurs de la société et dans toutes les régions du Québec, tentant d'améliorer la vie dont ils n'avaient pas réussi à changer le cours au pays natal. Ils sont devenus aujourd'hui des citoyens à part entière du Québec, et leurs descendants brûlent déjà du désir de parachever l'oeuvre collective de tous ces pionniers à qui reviennent le mérite de l'initiative et l'honneur du travail de défrichage. (...)
L'envers de la médaille
L'inévitable et lancinante question : et Haïti dans tout cela? Oui, il faut bien se la poser. Voilà un pays qui, par une succession de décisions et de comportements pour le moins malencontreux et liés à une gouvernance dénuée de toute sagesse, s'est départi de ses élites qui ont été vite récupérées, et à bon escient, par une autre société qui en avait bien besoin à un moment de son histoire. Qu'à cela ne tienne! «Le malheur des uns fait le bonheur des autres», diraient certains. Pour courte que soit cette explication, elle ne saurait suffire à apaiser le malaise intériorisé par ces milliers de professionnels d'origine haïtienne, ayant vécu au Québec et ailleurs, quand ils observent avec un sentiment sinon de frustration du moins d'impuissance à peine dissimulée l'état de déliquescence dans lequel aujourd'hui se trouve Haïti, leur pays d'origine. D'aucuns éprouvent un certain remords, d'autres une certaine culpabilité pour n'avoir pas su faire ce que tout citoyen est censé faire pour son pays et sa société : travailler à son progrès. (...)
La présence de cette génération d'Haïtiens au Québec, sur le plan strictement individuel j'entends, s'est révélée plutôt une aventure humaine à somme positive, car profitable aux deux parties. Je ne suis toutefois pas convaincu que, sur le plan national, il en est de même pour la relation Haïti-Québec, qui ressemble davantage selon moi à un jeu à somme nulle, avec un gagnant et un perdant qui n'ont pas choisi leur rôle respectif. Et là, en tant que Québécois, nous sommes interpellés.
Le Québec a réussi, par sa Révolution tranquille, à construire une société de modernité, de démocratie, de droit et de solidarité. Comment parvenir à faire tout cela dans un pays dont l'État est dans une telle indigence qu'il n'a même pas les moyens d'assurer l'éducation de base à tous ses enfants? Malheureusement, c'est actuellement la tragédie que vit Haïti et qui l'empêche d'accéder à son tour à la modernité. Oui, Haïti a aujourd'hui un grand besoin du Québec, du Canada et de la communauté des nations à ce chapitre. (...)
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Samuel Pierre

Professeur à l'École Polytechnique de Montréal, l'auteur est éditeur de l'ouvrage Ces Québécois venus d'Haïti, qui a été lancé la semaine dernière par les Presses internationales Polytechnique.

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Professeur à l'École Polytechnique de Montréal, l'auteur est éditeur de l'ouvrage Ces Québécois venus d'Haïti, les Presses internationales Polytechnique, 2007





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