Pied de nez de Harper à la Chine

Le dalaï-lama désapprouve la guerre en Afghanistan

Le Québec et la Chine

Le gouvernement conservateur de Stephen Harper a fait un pied de nez à la Chine hier en recevant officiellement le dalaï-lama, jugeant «contre-productives» les attaques de Pékin contre le chef spirituel, qui mène une campagne pacifique pour l'indépendance du Tibet depuis qu'il s'est exilé en 1959. Ce dernier a profité de l'occasion pour lancer une pointe au Canada en manifestant son désaccord avec l'utilisation de la violence en Irak et en Afghanistan pour combattre le terrorisme.
Arrivé au Parlement en fin d'avant-midi, le chef spirituel tibétain y a reçu officiellement le titre de citoyen honoraire du Canada. Il s'est ensuite entretenu avec M. Harper dans son bureau du Parlement, en présence de caméras de télévision et de photographes. Une rencontre placée sous le signe d'un soutien politique évident. C'était d'ailleurs la première fois que le leader bouddhiste était reçu dans un cadre officiel par un premier ministre canadien.
Le premier ministre a aussi profité de l'occasion pour lui faire cadeau d'une écharpe ornée d'une feuille d'érable. La rencontre de 40 minutes a par la suite été jugée «historique» par Jason Kenney, secrétaire d'État au multiculturalisme, qui a invité la Chine, sans toutefois la nommer, à modérer ses attaques contre le leader bouddhiste.
«J'espère que le monde entier comprendra le message qu'il est contre-productif d'attaquer un moine bouddhiste pacifiste de 72 ans qui ne prône rien de plus que l'autonomie culturelle pour son peuple», a affirmé M. Kenney. La dalaï-lama a également rencontré la gouverneure générale, Michaëlle Jean. Il devrait faire de même aujourd'hui avec les trois chefs des partis d'opposition à Ottawa.
Au cours d'un point de presse, le militant pacifiste a pris soin de préciser qu'il ne venait pas au Canada pour y livrer un discours politique. «Je viens ici sans message politique précis», a-t-il souligné. Le dalaï-lama a dit préférer s'en tenir à la promotion des valeurs humaines. Le leader bouddhiste a par la suite vanté le multiculturalisme canadien, estimant que la Chine devrait s'en inspirer sur la façon de «promouvoir l'unité sur la base du respect mutuel».
Interrogé sur l'Afghanistan où le Canada a déployé un contingent de 2500 soldats pour lutter contre les talibans, le dalaï-lama a souligné que «la non-violence est la meilleure voie pour régler les problèmes». Il s'est dit en désaccord avec l'utilisation de la violence en Irak et en Afghanistan pour combattre le terrorisme. M. Kenney a d'ailleurs semblé embarrassé par les propos du chef spirituel, indiquant que ce sujet n'avait pas été soulevé avec M. Harper. Il a ensuite mis rapidement fin aux questions des journalistes. Il a cependant rappelé que 80 % des Canadiens approuvaient sa visite.
Chinois furieux
La Chine s'est évidemment insurgée contre cette visite on ne peut plus officielle, et des responsables de l'ambassade de Chine à Ottawa ont fait part du mécontentement des autorités chinoises, lors d'une conférence de presse tenue en fin de journée.
«Il s'agit d'une ingérence flagrante dans les affaires intérieures de la Chine, et cela a durement heurté les sentiments de la population chinoise et va sérieusement menacer les relations entre la Chine et le Canada», a affirmé le conseiller politique Sun Lushan, qui s'est abstenu de préciser quelles pourraient être les conséquences concrètes de cette affaire.
Il a ajouté: «Si vous faites quelque chose pour interrompre le cours normal des échanges commerciaux entre les deux parties, l'une et l'autre seront affectées et, fondamentalement, les intérêts des deux parties et des deux peuples seront affectés.»
Les menaces de la Chine, dont le Canada constitue le 10e partenaire commercial, sont à peine voilées. Le gouvernement chinois a d'ailleurs été très critique envers toute l'attention apportée au dalaï-lama par les leaders occidentaux au cours des derniers mois et a déclaré qu'il y aurait des répercussions.
Jason Kenney a toutefois clairement fait savoir hier que le gouvernement fédéral demeurait imperturbable. Il a fait remarquer que les exportations canadiennes en Chine et que le tourisme chinois avaient en fait augmenté lors de l'année ayant suivi l'octroi par Ottawa du titre de citoyen d'honneur au dalaï-lama.
Il y a quelques mois, Stephen Harper avait déjà soutenu que les questions commerciales ne dicteraient pas la politique canadienne en matière de droits de la personne. En 2004, le premier ministre libéral de l'époque, Paul Martin, avait lui aussi rencontré le dalaï-lama, mais dans un lieu neutre, pour éviter de froisser les Chinois.
Les relations entre le Canada et la Chine, déjà marquées par des frictions depuis l'arrivée des conservateurs au pouvoir à Ottawa au début 2006, ont connu un regain de tension ces derniers mois, à propos du cas de Huseyin Celil, un imam canadien d'origine chinoise condamné à la prison en Chine.
Dans un communiqué adressé au quotidien The Globe and Mail, le ministère chinois des Affaires étrangères a aussi accusé le dalaï-lama de masquer ses activités séparatistes sous son rôle religieux. «À plusieurs reprises, la Chine a émis des représentations solennelles au Canada à propos de la visite du dalaï-lama», souligne le ministère.
«Nous demandons au Canada de clairement comprendre la nature des activités séparatistes du dalaï-lama, de prendre au sérieux les graves inquiétudes de la Chine, de ne pas autoriser le dalaï-lama à se rendre au Canada et à utiliser son territoire pour diviser la Chine, et de ne rien faire qui puisse nuire aux relations sino-canadiennes», ajoute le message.
Lors de la visite du chef spirituel tibétain, en 2004, la Chine avait tenté de dissuader M. Martin de le rencontrer en le comparant aux souverainistes québécois. «Nous espérons que le Canada, qui a ses propres problèmes avec le Québec, comprendra notre position», avait alors souligné l'ambassade chinoise à Ottawa, par voie de communiqué.
Par ailleurs, évoquant sa rencontre avec George W. Bush, le dalaï-lama a indiqué hier qu'il avait des réserves sur sa politique, en Irak et en Afghanistan. «Je lui ai dit directement: "en ce qui concerne certaines de vos politiques j'ai des réserves, mais en tant que personne je vous aime"», a-t-il dit à la presse avant sa rencontre avec le premier ministre canadien. Le 17 octobre, le dalaï-lama avait, lors d'une visite aux États-Unis, reçu la médaille d'or du Congrès américain en présence du président Bush, provoquant déjà la colère des autorités chinoises.
Pékin avait vivement protesté lorsque le chef spirituel tibétain avait été honoré la semaine dernière par le président George W. Bush et le Congrès américain. Le Prix Nobel de la paix de 1989 a aussi rencontré dernièrement le premier ministre australien, John Howard, et la chancelière allemande, Angela Merkel.
Avec l'Agence France-Presse, La Presse canadienne et Reuters
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Le premier ministre Stephen Harper saluant le dalaï-lama, chef spirituel des Tibétains, lors de leur rencontre officielle, hier, à Ottawa.
Photo: Agence Reuters
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