Où va Vladimir Poutine?

17. Actualité archives 2007


Archives AFP
Le jour de mon arrivée à Saint-Petersbourg, la télévision transmettait les obsèques de Boris Eltsine, le premier président de la Russie. Des prêtres de l'Église orthodoxe avaient bien remplacé des apparatchiks aux visages lugubres, mais le pays ne glisse-t-il pas en arrière, vers la guerre froide?




La Fédération de Russie est en effet le successeur de l'ancienne Union soviétique. Sous Eltisine, la politique extérieure, branchée sur l'autopilote, suivait vaguement le consensus occidental. «L'Amérique» du charismatique Bill Clinton servait d'exemple et inspirait une confiance sans bornes. La société russe se désintégrait sous le poids d'une polarisation rapide entre les riches et les pauvres, elle «se tiermondisait» tant en termes de soins de santé qu'en termes de potentiel militaire. Tandis que la corruption permettait à plusieurs firmes transnationales d'acquérir des privilèges démesurés sur le marché russe, le gouvernement des États-Unis prenait le goût de l'unilatéralisme et prêtait de moins en moins d'attention aux autres, y compris à la Russie.
Eltsine tolérait cette évolution qui profitait en outre à son entourage. Vladimir Poutine a initialement suivi cette politique et a été le premier leader à téléphoner à George W. Bush le 11 septembre 2001. Moscou a offert à Washington des renseignements confidentiels sur l'Afghanistan et a même aidé à négocier l'implantation de bases militaires américaines dans des anciennes républiques soviétiques en Asie centrale. Or, le Poutine qui s'adressait à l'Assemblée fédérale à Moscou, le lendemain des obsèques de son prédécesseur, tenait un discours qui ne ressemblait plus en rien au ton admirateur et aimable d'Eltsine.
En des termes plutôt courtois, Poutine dénonce le monde unipolaire et l'encerclement de son pays par des installations de l'OTAN. En faisant un bilan de la politique étrangère, il trouve que la Russie a reçu bien peu de considération de la part des États-Unis en échange de la bonne volonté dont elle a fait preuve depuis la dissolution de l'URSS. Des idées d'antan telles «un système de sécurité collective» ou «une maison commune européenne» paraissent aujourd'hui naïves et désuètes.
Guerre froide
Poutine, sans tomber dans la rhétorique de la guerre froide, signale qu'il ne faut plus prendre son pays pour acquis. La Russie affiche un taux de croissance impressionnant, et profite du prix élevé des produits énergétiques pour renforcer ses secteurs militaire, nucléaire et, plus généralement, de haute technologie. En érigeant «la verticale du pouvoir» et en encourageant la participation étatique dans l'économie, Poutine se sent suffisamment fort pour dire ce que plusieurs alliés des États-Unis n'osent pas prononcer en public: l'unilatéralisme américain déstabilise le monde et fait avancer le terrorisme.
Poutine s'en prend également à la campagne que mène Washington pour faire propager la démocratie en la comparant à «la mission civilisatrice» des puissances coloniales des siècles passés. Le leader russe y voit une simple tentative d'obtenir des avantages politiques et économiques.
Les médias russes mettent régulièrement en relief l'hypocrisie occidentale dans ce dossier. Guantanamo, les prisons secrètes américaines en Europe de l'Est et le sort des droits de la personne sous prétexte de «la guerre au terrorisme» discréditent, en Russie et ailleurs, le concept même de la démocratie. Le dernier cas étalé dans La Presse russe est celui du gouvernement du Hamas, élu démocratiquement mais ostracisé par la plupart des pays de l'OTAN. Washington et Israël sont en train de fournir de l'aide, voire des armes, aux milices du Fatah qui aspirent à déloger un gouvernement légitime. «Une démocratie bien gérée», ironisent des observateurs russes.
La collaboration étroite avec le gouvernement américain dont ont fait preuve plusieurs ONG américaines en Ukraine et dans d'autres républiques postsoviétiques terni l'image de la démocratie en Russie. Des activistes des droits de la personne m'ont fait remarquer sarcastiquement qu'avec un allié comme George W. Bush ils n'ont point besoin d'ennemis. Dans ce contexte, Poutine arrive facilement à discréditer les forces démocratiques et à établir un régime autoritaire soft qui ne déplait guère à la population russe. En coordination avec des géants comme la Chine et l'Inde, la Russie, de plus en plus prospère et forte, cherche à mettre en place une structure internationale plus équilibrée. Il serait faux d'y voir un glissement vers la guerre froide et le totalitarisme.
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Yakov M. Rabkin
L'auteur est professeur titulaire au département d'histoire à l'Université de Montréal. La version anglaise de son dernier ouvrage, «Au Nom de la Torah: une histoire de l'opposition juive au sionisme», fut nommée pour le prix du Gouverneur général du Canada en 2006.

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Yakov M. Rabkin

L'auteur est professeur titulaire au département d'histoire à l'Université de Montréal. La version anglaise de son dernier ouvrage, «Au Nom de la Torah: une histoire de l'opposition juive au sionisme», fut nommée pour le prix du Gouverneur général du Canada en 2006.





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