Les leçons de Guantanamo

Géopolitique du Proche-Orient


Le Président Bush a-t-il eu comme un pressentiment? Trois semaines avant que la Cour suprême des États-Unis invalide, fin juin, les " commissions militaires " permettant de juger les détenus de Guantanamo en violation aussi bien avec le code de justice militaire américain qu'avec les conventions de Genève régissant les lois de la guerre, il déclarait à Vienne, lors du sommet Union Européenne/États-Unis: " J'aimerais bien fermer Guantanamo ". La détention des quelque 440 prisonniers de cette base enclavée sur l'île de Cuba toucherait donc à sa fin: certains seront renvoyés dans leur pays d'origine, " pour y être jugés le cas échéant ", d'autres le seront par des tribunaux américains. Le scandale qu'a constitué Guantanamo a souvent été dénoncé- l'Occident était en train d'y " perdre son âme " a pu dire José Manuel Barroso, président de la Communauté européenne. Et puisque cette expérience semble devoir s'achever, le moment est peut-être venu d'en tirer quelques leçons de portée générale.
Dans une formule devenue célèbre, Max Weber, le grand sociologue allemand, s'exprimant lors d'une conférence au sortir de la Première Guerre mondiale, affirme que l'État détient le monopole légitime de la violence. Or la violence, ici, a été extrême, bien au-delà de ce à quoi on peut s'attendre de la part d'un État démocratique et civilisé, elle a confiné à la cruauté et à la barbarie, y compris lorsqu'il s'est agi d'alimenter de force des détenus choisissant de protester contre leurs conditions de détention par une grève de la faim. Elle a été le pendant froid, contrôlé, et présenté comme nécessaire, instrumental, des actes de sadisme en Irak, perpétrés par des soldats américains, par exemple sur les prisonniers d'Abou Graïd- gratuits, non systématiques, et tolérés par certains responsables. De ce point de vue, la violence de la part de l'État américain ne peut avoir aucune légitimité.
Mais ne la tirait-elle pas de la loi, du droit? La détention de Guantanamo n'a relevé ni strictement de la sécurité intérieure américaine- les détenus venaient de loin, et incarnaient un danger terroriste extérieur- ni de la Défense militaire- les détenus n'étaient pas des combattants d'un État quelconque, mais des civils, soupçonnés d'appartenir à al-Qaeda. Au brouillage qu'apporte le terrorisme par rapport à nos catégories classiques de la sécurité intérieure et de la défense vis-à-vis de l'extérieur, l'État américain, avec Guantanamo, a répondu par un autre brouillage, le double déni aussi bien de son droit civil que du droit de la guerre.
Le fonctionnement depuis bientôt cinq ans de ce lieu de détention n'a trouvé sa légitimation que dans l'idée d'une guerre contre le terrorisme- une guerre d'un type nouveau, dans laquelle l'ennemi n'est pas un État, et peut surgir aussi bien du dedans que du dehors de la société et du cadre de son État-nation. La légitimité n'est venue ni du droit civil américain, ni du droit international, l'un et l'autre bafoués- c'est ce que vient de reconnaître la Cour suprême américaine.
N'est-elle pas venue de l'utilité pratique, stratégique qu'il y avait à traiter ainsi les " terroristes "? L'argument de ceux qui torturent pour le compte d'un pouvoir, étatique ou autre, a toujours été le même dans l'histoire: la violence mise en oeuvre sur des individus pour les faire parler est supposée en éviter d'autres, bien plus considérables, c'est une ressource qui apporte de précieuses informations sur des actes en préparation et sur des personnes ou des groupes criminels organisés pour le mal.
En fait, l'idée d'une efficacité ou d'une utilité n'est pas convaincante, car généralement, la torture n'apporte des résultats que très limités. De même, s'il est vraisemblable que l'on ne connaîtra guère, du moins dans un délai rapproché, les informations obtenues à Guantanamo par les autorités américaines grâce à un enfermement et des pratiques d'interrogatoire inhumains et barbares, rien n'indique qu'elles ont été décisives, ou même simplement abondantes et efficientes.
Guantanamo aura été surtout l'occasion de concrétiser une logique d'action sécuritaire, de montrer à, l'opinion américaine via les médias, que l'administration américaine est capable d'agir, de frapper des " terroristes " traités en fait de la pire façon, sans le moindre jugement, ni même la capacité de réellement se défendre.
Des complices Enfin, la légitimité n'est-elle pas venue du dehors, de la reconnaissance par d'autres États du bon droit des États-Unis, compte tenu de la guerre à mort dans laquelle ils sont engagés face au terrorisme, à procéder de la sorte? Pas davantage. Il est vrai que plusieurs États ont fait preuve de compréhension à leurs égards, quitte à violer leurs propres règles pour autoriser ou faciliter les transports par avion de prisonniers que la CIA convoyait vers Guantanamo. Mais si des États démocratiques se sont faits complices, c'est au prix d'un déni de leur propre législation, et d'accords ou conventions nationales qu'ils ont ratifiés. La légitimité internationale est nulle, du point de vue de ces États, qui n'ont toléré de tels errements que pour satisfaire la toute-puissance américaine, se subordonnant à elle en croyant peut-être que le secret serait bien gardé.
Ainsi, avec Guantanamo, s'est confirmée une des conséquences majeures du terrorisme " global ": il encourage les États démocratiques à s'éloigner de leurs propres fondements juridiques et moraux, et à déployer une violence qui ne correspond plus au monopole légitime dont parlait Max Weber il y a près d'un siècle. Reste à savoir si, en envisageant de fermer Guantanamo, le président Bush entend arrêter la dérive- ou s'il ne se prépare pas, simplement, à lui donner d'autres formes.
Sociologue l'auteur est directeur d'études à l'École des Hautes Études en sciences sociales.


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