Les lamentations de Jean Larose

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Victoire du paganisme primaire

Encore Jean Larose ? Oui, messieurs dames. Après vingt ans de discrétion essayistique, le penseur nous offre, en cette année 2015, deux recueils. Ses Essais de littérature appliquée, parus en avril dernier au Boréal, étaient éblouissants. Ceux qu’il réunit dans Google goulag, en cette rentrée d’automne, le sont tout autant.

Essayiste de haut vol, Larose est sans équivalent dans le monde de la prose d’idées québécoise. Son style, qui combine l’érudition avec l’effronterie, a des allures de French Theory mâtinée d’accents ti-pop, c’est-à-dire qu’il donne parfois l’impression de lire du Lacan résumé par Ovide Plouffe. Inspiré par la grande tradition humaniste française, Larose pense la société québécoise avec Proust, Malraux et Miron, tout en maniant un sens de l’ironie typiquement de chez nous. Ce n’est pas rare ; c’est unique.

« Je suis, confie Larose, un homme de l’ancien régime, un littéraire. Dans notre monde branché, ce statut confine à la marginalité. Il y a une génération, explique l’essayiste, les baby-boomers ont déclaré à leurs enfants : nous avons connu la culture de vos grands-pères, lettres classiques et modernes, nous l’avons jugée élitiste et bourgeoise, et nous nous en sommes libérés. Après nous, grâce à nous, vous n’aurez plus besoin d’apprendre ce que l’humanité a pensé et écrit avant… (ici, mettre une date, la plus récente possible). »

Perte de sens

Tous les essais de Larose sont une critique furieuse de ce refus de la transmission, refus qui a résulté, note l’essayiste en citant Jacques Grand’Maison, en « une dérive nihiliste et libertaire vers le non-rationnel : on écarte le jugement, la logique, la raison, comme autant d’obstacles à la liberté ».

Voyez, continue-t-il, ces parents et enseignants qui refusent de transmettre une tradition (religion, culture) aux enfants, pour leur laisser la liberté de choisir eux-mêmes plus tard. « Une telle démission de l’autorité devant la liberté des jeunes semble un suicide collectif, suggère Larose. D’ailleurs, le suicide des jeunes [l’auteur aurait pu ajouter : leur dyslexie, leur déficit d’attention] est une réponse, incomprise des médias comme des psychologues, à cet aboutissement nihiliste du progressisme dans l’entière perte du sens et de la valeur. »

Animé, reconnaît-il, par « une espèce de rage devant ce qu’on fait à la jeunesse de [son] pays », Larose, parce qu’il défend la grande culture, s’est souvent fait traiter de conservateur élitiste. Il y a plusieurs années, dans une fête donnée par des amis communs, je lui ai moi-même servi ce reproche en face. Il avait souri, tout en me disant que je me méprenais. Il avait raison (sauf dans sa défense douteuse de l’école privée).

Car ce que prône Larose, en invoquant la grande culture humaniste, ce n’est pas l’admiration béate d’un passé figé dont le prestige rejaillirait sur ceux qui la cultivent, mais « la jeunesse du sens » que portent les grandes oeuvres, classiques et modernes. Montaigne, Joyce, Shakespeare ou Rimbaud, écrit-il, sont « la modernité des siècles, la tradition de commencement prêtantla main […] au présent commencement, pour une plus complète insurrection ».

Tradition et rupture

La tradition humaniste, en d’autres termes, est une « culture-à-rupture infiniment cultivée » qui incite à produire des oeuvres fortes contre elle-même, tout comme la grande littérature est la voie par excellence de la connaissance de soi, précisément parce qu’elle nous fait découvrir l’étranger en nous-mêmes. « Là où la contre-culture de consommation excite le moi à se prendre pour un autre [en cultivant son estime de soi], le texte littéraire rappelle au sujet qu’il est un autre, que chacun dans l’existence ignore la signification de ce qu’il vit, que son moi n’est que la somme des illusions qu’il se fait sur lui-même », explique Larose.

Cette tradition, qu’il faut conquérir au présent, nourrit le désir de résistance à la religion du marché et n’a donc rien de bourgeois ou d’élitiste au mauvais sens du terme. En la méprisant, comme on méprise, dans le même élan, l’héritage catholique qui nous a donné les idées de subjectivité et d’égalité entre les sujets, on s’enferme dans un progressisme dévoyé qui nous laisse en proie à la perte de sens, précise celui qui se définit comme un « mécréant attaché au catholicisme ».

« Ce que la grande culture ne sait plus offrir, de l’existentiel, du sens, la contre-culture de consommation n’en manque pas, et à petit prix », se lamente, à raison, Larose, en notant que « la défaite de l’Église catholique romaine n’a pas entraîné la victoire des Lumières, mais celle d’un paganisme primaire ».

Critique radicale de la technophilie ambiante — dont les partisans exaltent l’accès à la culture en ligne, mais « ne lisent pas » — de la pensée Google, dégénérée, qui n’éprouve pas de honte à proposer la pratique du tourisme thérapeutique en Sibérie à celui qui s’informe sur le goulag, des sciences de l’éducation prétendument scientifiques, qui ont renié leurs origines philosophiques et littéraires, et d’un enseignement de la littérature trop technique, qui néglige la plongée dans le « sens existentiel des oeuvres », ces Nouveaux essais de littérature appliquée illustrent ce qu’on perd en s’abandonnant à un progressisme érigé sur le rejet du riche héritage culturel occidental.

Larose, c’est vrai, est conservateur. Il veut conserver l’élan de libération qu’a inventé, sans ordinateur, la tradition humaniste moderne. Nous aussi.


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