L'éditorial de L'Action nationale

Le vertige et les illusions

Chasser le parti antinational du pouvoir

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Chronique de Robert Laplante


Nul n’est plus esclave que celui qui se croit libre sans l’être

– Goethe



Il faut chasser les libéraux du pouvoir. Pour la corruption, certes. Pour avoir semé partout la médiocrité, encore plus. Mais surtout parce que c’est un parti antinational. Dirigés par une engeance doctrinaire et déterminée, les gouvernements Charest et Couillard auront conduit le Québec dans les marécages canadian comme jamais ne l’ont réalisé auparavant les démissionnaires qui, pourtant, n’ont jamais manqué dans notre élite mollassonne. Maniant habilement tous les ressorts de l’affairisme et déterminés à normaliser la province en engraissant une cohorte de goinfres qui vont jouer pour des générations les rôles de gérants de notre marginalisation politique en pillant le patrimoine, ce rassemblement hybride d’opportunistes, de malfaisants et de naïfs utiles a suffisamment sévi.


On le sait, ce parti n’a reculé devant rien pour instrumentaliser les groupes ethniques et les politiques d’immigration pour fabriquer un véritable verrou démographique. Son succès ne tient depuis des années déjà qu’à son talent à construire une minorité de blocage. Son adhésion inconditionnelle au multiculturalisme et à l’ordre canadian lui ont fourni un arsenal qui a démultiplié la force fédérale tout entière dirigée sur une priorité stratégique : casser notre capacité de cohésion nationale. Avec des appuis minuscules dans pratiquement toutes les couches de la majorité légitime, mais solidement avantagé par le mode de scrutin et le découpage des circonscriptions, le Parti libéral du Québec a divisé pour régner. Et il compte le faire encore d’autant plus aisément que l’apparent multipartisme qui fait jacasser tant de bonimenteurs tient moins de la diversification des courants idéologiques que de l’érosion des consensus de base requis pour qu’une démocratie saine fonctionne. Le couillardisme a tout mis en œuvre pour ratatiner notre demi-État, pour miner la confiance dans les institutions, pour saboter et dévoyer les grands instruments collectifs. Il a conduit des politiques qui ont eu pour effet de nourrir le décrochage civique et n’a reculé devant aucune manœuvre de culpabilisation de l’expression de la conscience nationale.


Ce parti est toxique. Il mise sur l’émiettement des forces sociales, sur la faible participation au vote et sur les distorsions de la carte électorale pour refaire le coup de Jean Charest et se faufiler à nouveau. S’il y parvient, il est certain qu’il finira la besogne et enfermera le Québec pour longtemps dans une inextricable logique de minorisation. Il consolidera les barons ethniques de tout acabit, à commencer par ceux-là, de souche bien souvent, qui s’engraissent déjà des lambeaux du Québec inc. Le tout au marché continuera de lui servir de paravent pour solder tout ce qui porte l’intérêt national. Il accélèrera les transformations institutionnelles qui bilinguiseront toutes les dimensions de la vie collective en accentuant les déséquilibres déjà scandaleux qui donnent un rôle et une influence indus aux institutions anglophones (McGill, CUSM, les cégeps anglos, etc.), en alignant toujours plus ouvertement sa politique linguistique sur la loi canadian des langues officielles. Il se drapera dans tous les costumes de la rectitude politique pour semer la pagaille dans tous les domaines de la vie où les Québécois seraient tentés de se voir autrement qu’en grenailles de la mosaïque canadian.


Ce parti est toxique et, quoi qu’en disent les devins, il y a un risque réel qu’il soit reporté au pouvoir. Un risque qu’il faudrait ne pas courir, mais qui est inscrit dans la dynamique même de ce qu’est devenue la politique depuis le référendum de 1995. Ceux-là qui s’imaginent que la campagne électorale sera la première à se dérouler en dehors du clivage fédéralisme/souverainisme prennent les vessies pour des lanternes. Hélas, ils sont très nombreux, en particulier dans les partis qui se disputent les dépouilles des anciennes versions de la question nationale.


Les péquistes ont mis énormément de temps à réaliser l’immense déficit de crédibilité qu’ils ont creusé à force de renoncements, d’atermoiements, de diversions et de démission intellectuelle devant l’adversité. Ils souffrent désormais par là où ils ont péché. Le vertige dont on les sent saisis est fondé. Il se pourrait bien que les précipices qu’ils ont creusés leur soient fatals. La joie mauvaise avec laquelle la cohorte médiatique joue les fossoyeurs leur rend la vie difficile sur le plan électoral et contribue certes à accroître le désarroi de nombreux militants et sympathisants. Que le parti en soit rendu à tenter de faire de l’autodérision une arme électorale en dit long sur l’air du temps, certes, mais encore davantage sur son adhésion à une pratique de l’insignifiance qui depuis trop longtemps l’a amené à trainer son option comme un boulet.


Les propositions péquistes ne sont pas toutes inintéressantes aussi bien sur le plan économique que sur celui des politiques sociales. Mais parce qu’elles ne s’articulent pas sur les paramètres réels de notre position dans le Canada réel, elles sont condamnées à n’être que des demi-mesures quand elles sont pertinentes, et des omissions coupables quand elles font l’impasse sur les sujets les plus cruciaux. La politique provinciale est une politique de minoritaire, déclarer s’en accommoder c’est travailler contre l’indépendance. Rien dans le régime ne peut jamais être pérennisé et solidifier l’intérêt national. Sur la politique linguistique, la position péquiste est carrément lamentable – en plein déni et complet porte-à-faux avec ce que notre marginalisation culturelle est en train de faire de nous. L’appui et la participation à un débat en anglais viennent consacrer la totale perte des repères et le consentement à la louisianisation. Ils auront l’air de véritables émules d’Elvis Gratton, ces pseudo-grandes figures politiques à se chamailler pour mettre l’anglais sur le même pied que notre supposée langue commune.


Sur le plan environnemental et sur celui de la politique de l’énergie, ils passent à côté de l’essentiel : le modèle canadian est radicalement incompatible avec les intérêts nationaux du Québec. C’est le Canada du pétrole sale qui mène le jeu et ce sont ses intérêts qui dictent les orientations fondamentales et drainent les ressources financières. La marge de manœuvre pour orienter l’économie du Québec se rétrécit d’autant plus rapidement que les libéraux ont réussi à dévoyer les instruments hérités de la Révolution tranquille pour les mettre activement au service d’une plus grande intégration au paradigme canadian. Il est affligeant de voir notre « négociateur en chef » plastronner dans les antichambres pour tenter de faire croire que le Québec décide quoi que ce soit dans les négociations de l’ALENA. Et encore plus inquiétant de voir le portefeuille de la Caisse de dépôt servir à construire la Banque de l’infrastructure du Canada.


La dépossession est plus subtile qu’avant, mais elle n’en demeure pas moins réelle et d’autant plus difficile à combattre que toute une cohorte d’intermédiaires s’active à faire croire qu’il y a de la grandeur à servir les intérêts des autres en touchant de gros salaires et en faisant carrière à succursaliser des entreprises stratégiques. Bien sûr, il leur reste toujours la rhétorique et les mille et un arguments du répertoire de la minimisation des pertes, qu’il s’agisse des sièges sociaux ou de Bombardier.


Renonçant à faire comprendre aux Québécois que le temps joue en défaveur du maintien même de notre existence nationale, les péquistes sont désormais condamnés à prétendre améliorer la vie provinciale dont le Canada, pourtant, contrôle tous les déterminants. Et surtout à le faire en faisant des contorsions pour ne pas lancer de propositions qui donneraient immédiatement, ici et maintenant, des raisons de se battre, d’affronter Ottawa pour réaliser des projets qui ne seraient pas des demi-mesures. C’est pitié d’entendre des ténors déclarer respecter la Charte canadian ou se défiler devant la seule évocation de la clause dérogatoire. Les petits pas, les mesures homéopathiques enrobées dans les déclarations, la main sur le cœur, que l’indépendance se fera un jour, ne servent pas le combat national. Il se peut néanmoins que l’approche fonctionne encore pour une partie de l’électorat qui préfère rêver d’un pont sur le précipice…


Cette attitude n’est évidemment plus celle des caquistes, du moins de ceux et celles qui vont faire cette campagne électorale. Ils ne veulent plus de ce réconfort de la diversion et des rendez-vous indéfinis. La résignation leur suffit, à condition de ne pas en avoir l’air. Leur défi est celui de se trouver un alibi. Ils sont à la recherche d’un voile idéologique pour rendre la soumission tolérable. Car le consentement à sa propre minorisation ne peut être un projet politique et encore moins un projet de société. Le nationalisme et la rhétorique identitaire leur apparaissent le moyen d’envelopper le consentement à se laisser porter en faisant semblant d’y résister. C’est pure illusion : le multiculturalisme est une doctrine d’État soutenue par de puissants moyens que les mesures provinciales n’égratigneront guère. Une doctrine dans les mains d’un État qui a le projet explicite de casser la cohésion nationale que nous tentons de construire contre ses menées. C’est, en outre, une position aussi candide que celle des péquistes et qui repose sur une méconnaissance profonde de la dynamique d’intégration culturelle : une minorité, même satisfaite d’elle-même, n’intègre pas. Ce sont les États qui octroient la citoyenneté et qui consacrent le statut des immigrés. Le Canada ne renoncera à aucune manœuvre pour continuer de saper l’ordre linguistique, pour intensifier les conflits de légitimité et déployer les moyens d’une concurrence féroce des modèles d’intégration. Les tests des valeurs ne serviront qu’à faire de simagrées en attendant que la Supreme Court ne les invalide…


Le couillardisme en a largement fait la preuve : la minorisation, c’est essentiellement une affaire de coup de force et de manœuvres subversives, jouant à la fois de la démographie et des instruments du régime.


L’ambitieux François Legault n’a pas tant changé d’idée que renoncé à tenir compte de ce qui fait obstacle à sa carrière. Il n’est pas le seul et ils sont nombreux à le suivre en espérant le confort des limousines. Ils sont encore plus nombreux à choisir l’aveuglement volontaire et à tenter de se convaincre qu’un programme provincial sera réalisable « sans chicane » avec Ottawa. Bien sûr, ils ont raison ! À la condition, évidemment, de s’activer fébrilement à toujours minimiser les pertes, à se contenter des solutions bancales et des demi-mesures en se consolant d’avoir remporté d’importantes victoires sur des bricoles qui font la vie de la bourgade. Des colifichets qu’Ottawa se fera un plaisir de leur offrir.


C’est à peine ironique. Notre histoire est toute entière traversée de cette faiblesse de notre caractère national. Nous avons du mal collectivement à sortir de la politique velléitaire à laquelle notre état de subordination nous a conditionnés. Tout au plus n’avons-nous fait de la politique déterminée qu’à l’occasion de quelques sursauts dont, à chaque fois, nous avons éprouvé, sinon le regret, du moins l’anxieuse crainte d’avoir pris le risque de nous définir dans une altérité radicale qui nous aurait placés en conflit de légitimité ouvert et permanent avec le Canada. La pensée politique régnante est une pensée de l’échec. La présente campagne électorale n’en est qu’un épisode supplémentaire. Entre le sursaut et le lâcher-prise sur sa propre condition, notre espace politique est confus. Au PQ comme à Québec solidaire, on s’efforce de penser l’indépendance sans conflit, donnant le change à une CAQ qui s’imagine pouvoir exercer le pouvoir sans avoir à se poser.


Or la seule façon de ne pas se poser et le prix à payer pour reporter sans cesse le moment de le faire, c’est de subordonner ses intérêts. Pendant que la province s’agitera, le Canada continuera d’avancer, de déployer son modèle économique extractiviste, de nous le faire payer en achetant les Trans Mountain et autres instruments de destruction de la planète et, en prime, de nous couvrir d’injures en nous traitant d’assistés et de résidus historiques geignards et ingrats quand nous dénoncerons les limites des moyens de la province, qu’il s’agisse de défrayer l’accueil des réfugiés ou de financer adéquatement les services de première ligne.


L’issue de la campagne n’est pas certaine. Des larges couches de l’électorat sont non seulement des orphelins politiques, mais aussi de possibles militants abstentionnistes qui pourraient bien faire le jeu des libéraux, toujours assurés du vote d’une minorité de blocage disciplinée. La tentation du décrochage civique ne sera pas nourrie seulement par les indépendantistes désabusés du PQ, elle profitera également de la montée du cynisme et du désabusement observables partout dans les démocraties. Il faut souhaiter que les électeurs s’y refusent. Et qu’ils le fassent avec un jugement sévère et intransigeant à l’endroit des partis dont aucun ne mérite de former un gouvernement majoritaire.


Il faut chasser les libéraux, c’est une priorité nationale. Mais il faut le faire en préservant l’avenir, c’est-à-dire, espérons-le, en refusant aux partis qui veulent les remplacer le confort des alibis et de la pensée molle. Il n’y a plus aucun espace pour le Québec et ses aspirations nationales dans le Canada. Et c’est pure imposture de prétendre ou de faire semblant que le consentement à la minorisation est une voie de développement pour une nation qui refuse de s’assumer. Pour paraphraser Churchill, renoncer à se battre pour éviter le conflit ne nous vaudra que la chicane et le déshonneur.


L’élection qui vient va inaugurer un nouveau cycle politique dont le rythme et la vitesse d’évolution seront déterminés par la capacité des indépendantistes à refaire leur unité et à définir une doctrine de l’intérêt national qui rendra possible la convergence des partis. Cela prendra le temps que cela prendra. Le combat pour l’indépendance se déroule à l’échelle historique. Cela veut dire qu’il faut l’aborder avec la volonté et la sagesse de s’élever au-dessus des turbulences conjoncturelles. Dans l’état actuel des choses, force est de reconnaître que le lieu, la forme et le contenu de ce qui rendra possible la recomposition des forces sont loin d’être évidents. Régénérer le PQ, fonder un nouveau parti, réaliser une convergence avec des partis qui respecteraient leur signature ? C’est encore prématuré de conclure. Une chose est certaine, il faudra un instrument et une plateforme politique qui cessera de présenter la liberté politique comme un accessoire et l’indépendance à la trente-sixième priorité de son programme.


L’indépendance ne peut pas, ne doit plus être assortie de quelque conditionnel que ce soit. Elle ne doit plus être abordée avec la candeur de penser que le régime canadian n’est qu’un élément de contexte à suivre distraitement. La politique fédérale et la dynamique provinciale se conjuguent sur un même front. Les indépendantistes n’ont plus à accepter ce qu’Ottawa et le régime séparent. Il faut une pensée globale et des instruments parfaitement coordonnés, conçus pour faire valoir et avancer une doctrine de l’intérêt national. Nos aspirations ne doivent plus se décliner dans le respect des juridictions que le régime nous impose. La recomposition des forces politiques devra passer par une re-totalisation de ce que notre état de subordonnés nous oblige à concevoir dans l’émiettement. La tâche sera ardue, car le Canada unitaire a le champ libre depuis des lustres. Elle sera d’abord l’affaire des militants et des citoyens. Mais il faut envisager le combat en sachant qu’il s’agit d’un moment qui trouvera sa vérité dans une conjoncture qui ne naîtra que de l’habileté politique à tirer profit des événements.


Le Canada n’est pas notre pays. Le Québec sera de moins en moins notre maison. À nous de refuser l’exil intérieur. À nous de recommencer avec les personnes qui s’en feront le combat. Pour l’instant, il s’en trouve sans doute quelques-unes parmi les candidats de plusieurs des partis d’opposition. Mais il faut être d’un optimisme débridé pour s’imaginer que les partis actuels, en leur état, se montreront à la hauteur. Avec qui faudra-t-il recommencer ? Les résultats de l’élection apporteront des éléments de réponse. Une chose est certaine cependant, la politique québécoise sans le combat pour l’indépendance ne sera jamais que la politique canadian, la politique des autres, réalisée derrière des paravents bigarrés, plus ou moins folkloriques. Cette élection fournira l’occasion de faire le procès de la complaisance avec laquelle la classe politique est en train de ruiner notre potentiel et d’aliéner notre intérêt national.


Il faudra interpeller les candidats avec intransigeance. Le renouvellement de la classe politique doit fournir l’occasion d’amorcer le retour critique sur la période sombre dans laquelle nous a plongés le règne sans partage des inconditionnels du Canada. Les mous de la pensée, les farfineux de la diversion, les carriéristes du faux compromis nous ont coûté trop cher collectivement. Les organisations qui les portent et qu’ils ont construites pour dévoyer ou brouiller notre destin national ont déjà fait trop de dégâts. Il faut souhaiter que les résultats forcent les partis d’opposition à sortir de la rhétorique de la question nationale. L’état de délabrement de nos institutions, le climat de morosité délétère et les tensions sociales qui couvent ne peuvent perdurer sans provoquer une déliquescence du lien national. La politique à venir doit se faire sur un débat plus rigoureux et plus explicite, basé sur un corps de propositions dont le s fondements ne seront plus ceux de ce que le Québec peut faire avec les moyens que le Canada lui laisse, mais bien ceux de ce qu’il faut rassembler pour maîtriser notre destin national.


Cette élection nous place d’ores et déjà devant la perspective de l’insignifiance de la politique de dissolution. Le faible niveau d’appui aux libéraux dans le Québec profond et chez ses forces vives laisse bien voir que la résistance est réelle. Mais elle reste pour l’instant difficile à canaliser sous l’emprise de la politique de la pusillanimité provinciale. Les partis d’opposition ne montrent aucun signe de vouloir organiser une véritable riposte au coup de force couillardiste et au rouleau compresseur fédéral. Il faudra donc que prime le vote stratégique, celui qui permettra dans chaque circonscription de choisir des personnes estimées capables de faire les efforts qu’il nous faudra collectivement consentir pour le redressement national qui s’impose.



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Robert Laplante134 articles

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Robert Laplante est un sociologue et un journaliste québécois. Il est le directeur de la revue nationaliste [L'Action nationale->http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Action_nationale]. Il dirige aussi l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Patriote de l'année 2008 - [Allocution de Robert Laplante->http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=752&Itemid=182]





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1 commentaire

  • François Ricard Répondre

    9 septembre 2018

    Le vote stratégique: le vote de l'inaction nationale.


    En notre système, nous votons pour un parti et son chef.Les autres sont des pions.