IMMIGRATION

Le nombre, le nombre, le nombre

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« Ce n’est pas de gentillesse, que manquent les Québécois, mais de lucidité. »


C’est une phrase qu’on prête à Michel Brunet, qui l’aurait empruntée, dit-on, mais je n’en suis pas certain, à Arnold Toynbee. Pour le plaisir de la confession, je tiens à dire que mon père me la répète depuis toujours, d’autant qu’il était lui-même élève de Michel Brunet et de Maurice Séguin. Brunet, donc, disait que trois facteurs pèsent dans l’histoire des peuples, des nations et des civilisations: le nombre, le nombre et le nombre. Autrement dit, la démographie commande les tendances lourdes de l’histoire: elle ne vient pas abolir les autres tendances, évidemment, mais elle les oriente en profondeur et peut même les relativiser, voire les condamner à l’insignifiance.


Un détour par notre histoire télévisuelle nous en convaincra. On connaît tous (ou on devrait connaître) la scène magnifique de la série Duplessis — oui oui, Duplessis, le fantôme qui, toujours, vient hanter notre vie politique! — où ce dernier, alité à l’hôpital, débat avec Adélard Godbout de l’avenir du peuple canadien-français, que l’on ne disait pas encore québécois. Citons Duplessis, comme imaginé par Denys Arcand: «C'est pourtant pas compliqué, quand on a signé la confédération, on était la moitié de la population du Canada, là, on n'est même pas le tiers, pis bientôt, on va être en bas du quart. Ben quand tu représentes même pas le quart d’une fédération, mon chum, t’as pas grand-chose à dire.»


En effet! On a beau dire le plus grand mal de Duplessis, sur cette question très précise, qui, accessoirement, est la plus importante pour notre avenir national, il n’avait pas tort. On le voit avec l’effacement graduel du français à la grandeur du Canada, consacré symboliquement, il y a quelques semaines à peine, par la nomination d’une gouverneure générale ne parlant pas français. Désormais, nous sommes tenus pour quantité négligeable dans la fédération, nous sommes un résidu, un reste du Canada d’hier, et un reste plutôt désagréable, par ailleurs, puisque nous nous entêtons à nous voir comme un peuple fondateur et à ne pas lire notre situation collective à la lumière du multiculturalisme canadien. Pour cela, on nous sermonne, comme on l’a vu au débat anglais. Notre existence exaspère. Si le Canada veut à tout prix nous imposer la théorie du racisme systémique, c’est pour nous soumettre définitivement à son univers et à ses paramètres idéologiques. 


Quant à la capacité qu’ont le Parti libéral du Québec et le Parti libéral du Canada à se maintenir électoralement au Québec, malgré leur faible appui chez les francophones, elle s’explique presque exclusivement par la mutation démographique rapide que nous connaissons depuis le début des années 2000. Le poids des Québécois francophones chute à Montréal et à Laval, et les conséquences politiques accompagnant cette chute se font sentir. Politiquement, Montréal est en train de devenir un gigantesque West Island, et Laval aussi. Les comtés protégés se multiplient. La Rive-Nord et la Rive-Sud finiront tôt ou tard par suivre. Depuis plusieurs décennies, certainement, mais depuis le référendum de 1995, plus encore, le Canada a cherché à poser un verrou démographique sur l’avenir politique du Québec, pour le cadenasser. Le caquisme représente peut-être le dernier spasme du nationalisme québécois avant sa soumission définitive au régime canadien. 


Ceux qui cherchent à contourner cette réalité en tenant de grands discours sur l’inclusion et l’ouverture, croyant utiliser par là des termes magiques qui viendront d’un coup abolir les difficultés engendrées par cette mutation, se paient de mots. Ils croient abolir les rapports de force par des incantations idéologiques. Ils sont persuadés que si les nouveaux arrivants ne s’intègrent pas assez à la majorité historique francophone, c’est parce qu’elle n’est pas assez ouverte, alors que c’est tout simplement parce qu’elle n’est pas assez forte. Ce n’est pas de gentillesse que manquent les Québécois, mais de lucidité. Dans les faits, plus les Québécois francophones perdent leur rapport de force démographique, plus ils perdent leur rapport de force politique. Et pour citer encore une fois le grand méchant Duplessis, dans la même série: «Oublie pas une chose, Adélard, pis celle-là, je veux que tu la retiennes, le seul pouvoir qu’on n'aura jamais, nous autres [les Canadiens français], y est icitte à Québec.» Et si la tendance se maintient, ce pouvoir aussi sera perdu plus tôt que tard. L’Histoire est sans tendresse pour les peuples naïfs.