Le canton de Dundee craint d'être avalé par Akwesasne

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Ottawa finance les Mohawks pour qu'ils accaparent le territoire québécois

Alors qu'Ottawa s'apprête à signer un chèque de 240 millions de dollars qui permettra aux Mohawks d'Akwesasne d'agrandir leur réserve, la mairesse du village voisin de la réserve craint la disparition de sa communauté. « C'est une expropriation à rabais, avec le supplice de la goutte d'eau », déplore-t-elle.



Normalement, le canton de Dundee dort en hiver : les tracteurs attendent les prochaines semences, les chalets sont vides et les terres vallonneuses reposent sous un épais manteau de neige.


Mais la façon dont ces terres à l'apparence paisible ont été acquises, il y a 130 ans, vient troubler ce sommeil.


Ottawa s'apprête à signer un chèque d'un quart de milliard de dollars aux Mohawks d'Akwesasne, dont la réserve couvrait le canton jusqu'à une vente douteuse en 1888, au profit de colons non autochtones. Le fédéral veut ainsi régler une revendication qui dure depuis des décennies.


 


À la clé : la possibilité pour Akwesasne d'agrandir la réserve actuelle en achetant des terrains à Dundee et ailleurs, mais sans aucun droit d'expropriation.


« C'est une expropriation à rabais, avec le supplice de la goutte d'eau », a déploré Linda Gagnon, la semaine dernière. Assise dans une ancienne école transformée en hôtel de ville, la mairesse du canton a dit douter que son village existe encore dans quelques décennies. « Ils leur ont donné le double de mon évaluation foncière. »


Le grand chef d'Akwesasne, Abram Benedict, se fait plus rassurant - tout en affirmant sans fléchir le droit de sa communauté sur les terres de Dundee.


« Le gouvernement du Canada s'est illégalement approprié ce territoire au XIXe siècle. Nous avons toujours affirmé que cette prise de possession était illégale, elle n'a pas été faite correctement. »


- Abram Benedict, grand chef d'Akwesasne, en entrevue avec La Presse


La solution, selon M. Benedict, consiste à « continuer à travailler avec nos partenaires » de façon progressive et sans presse.


Dundee ou Tsi : karístisere ?


D'un côté, une réserve rassemblant 13 000 Mohawks, à cheval sur deux provinces et deux pays. De l'autre, un village qui n'atteint pas les 400 habitants. Au centre : environ 8000 hectares de terres à la pointe sud-ouest du Québec, coincés entre la frontière américaine et les limites de l'Ontario.


Les autorités l'appellent Dundee. Les Mohawks l'appellent Tsi : karístisere.


Ces terres ont été louées par les Mohawks à des colons non autochtones à partir du XIXe siècle. Mais après des problèmes de non-paiement de loyer, de non-perception des loyers par les « agents indiens » fédéraux et même d'éviction d'autochtones, les autorités fédérales ont préféré faire une offre à Akwesasne en 1888 : 50 000 $ pour acheter les terres. Offre acceptée. Du moins le croyaient-elles.


« Ils nous ont arnaqués », explique Darren Bonaparte, un historien mohawk qui a travaillé sur ce dossier dans le passé pour le conseil de bande. Les Mohawks de l'époque ne pensaient pas être en train de vendre leurs terres, explique M. Bonaparte. « Ils ont profité du fait qu'il n'y avait pas beaucoup de gens qui parlaient anglais et encore moins qui pouvaient l'écrire ou le lire. »


Pendant des décennies, les Mohawks ont revendiqué ce territoire - ou une compensation substantielle. « La première réunion où je me suis assise à la table du conseil municipal, on en parlait. Il y a 27 ans », s'est souvenue Linda Gagnon. « On disait toujours qu'on allait mourir avant de voir ça. [...] Il fallait que ça tombe sur moi... »


Une pression sociale ?


Après de longues négociations, les négociateurs autochtones et fédéraux en sont arrivés à une entente de principe l'an dernier : 239,8 millions et une voie accélérée pour intégrer les terrains achetés à la réserve actuelle.


« Ce dont les citoyens ont très peur, ce n'est pas d'avoir un voisin autochtone. Ce dont les gens ont peur, c'est que ça devienne une enclave et que ceux qui ne veulent pas vendre sentent une pression sociale qui va être très importante. »


- Linda Gagnon, mairesse de Dundee


Mme Gagnon craint aussi que le conseil de bande n'omette de payer ses taxes municipales sur les terrains qu'il achètera - un problème qui peut rapidement plomber les finances de la municipalité.


Abram Benedict, lui, souligne que sa communauté pourrait aussi choisir d'agrandir la réserve vers l'ouest en achetant des terres en Ontario. « Nous n'avons pas encore choisi, explique-t-il. Mais si vous regardez la valeur de la terre entre Dundee et le côté ontarien, il y a une grosse différence. Dundee, c'est davantage axé sur l'agriculture, il y a moins de potentiel de développement économique, contrairement à l'autre côté où il y a des ressources, des services. L'autoroute passe par là. »


En haut de sa liste de priorités : « Nous regardons pour développer de l'habitation », a-t-il dit, expliquant qu'il y avait une vraie pénurie dans la réserve.


Akwesasne a approuvé l'entente de principe par référendum à la toute fin de 2018, mais des contestations juridiques internes doivent être résolues avant que le résultat soit officialisé.


« Pas chez nous »


Celui qui s'est fait connaître comme « le maire d'Huntingdon » habite depuis 2012 juste à côté, à Dundee. Jusqu'à récemment, Stéphane Gendron faisait flotter un drapeau des Warriors - un groupe mohawk radical qui s'est fait connaître lors de la crise d'Oka - devant sa grande maison.


À en croire la mairesse Gagnon, il est l'un des rares résidants de Dundee à prendre le parti des Mohawks.


« On a acheté ici, mais je n'ai pas réalisé sur le coup que c'était un territoire revendiqué », a-t-il expliqué à La Presse dans sa cuisine, pendant qu'une soupe mijotait. 


« [Il y a deux ans], on s'est demandé ce qu'on allait faire. On s'est dit qu'on n'était pas chez nous, on est en territoire mohawk. »


- Stéphane Gendron, ancien maire d'Huntingdon et habitant de Dundee


Voyant que la négociation a abouti avec Ottawa, M. Gendron préfère maintenant attendre une offre. « Moi, je suis disposé à lever le camp et à aller ailleurs », a-t-il dit. « Idéalement, je prendrai le pactole et je m'en irai. »


Un peu plus loin, les agriculteurs Winston et Jean Armstrong ne s'en font pas trop. Ils possèdent 400 hectares de terre à Dundee, dont la moitié est cultivable.


« Quelques » citoyens sont inquiets, a indiqué Mme Armstrong, ancienne mairesse et descendante des premiers habitants de Dundee, mais pas elle. « Je ne crois pas que l'on vendrait aux Mohawks, peu importe le montant qu'ils nous donneraient. »