Laïcité: «motif supérieur»? Bien sûr.

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« Le projet de loi 21 consacre la présomption de laïcité de la part d’un représentant de l’État en position d’autorité. »


Selon ce qu’en rapporte Le Devoir, l’historien et sociologue Gérard Bouchard aurait défié le ministre Simon Jolin-Barrette lors de son témoignage devant la commission parlementaire sur le projet de loi, en exigeant de ce dernier « au moins une preuve que le port de signes religieux par un enseignant a des effets négatifs sur les élèves de sa classe, auquel cas il pourrait appuyer le projet de loi 21 ». Gérard Bouchard exige donc un « motif supérieur » pour en justifier leur interdiction.


Place au biais cognitif


Plutôt que de s’en tenir aux effets, le sociologue devrait chercher sa preuve dans la cause. La psychologie cognitive et la linguistique y pourvoient avec succès. Cette preuve, elle s’appelle le biais cognitif. L’existence de nombreux biais cognitifs qui affectent l’esprit de tout être humain est un fait scientifiquement prouvé. N’importe quel spécialiste en sondage vous dira toute la difficulté qu’il y a à formuler des questions dépourvues de tout biais cognitif. Les enseignants, entre autres, n’échappent pas à cette servitude. Or le langage, si prégnant en éducation, est un puissant vecteur de biais cognitifs. Nous le savons depuis que le philosophe Paul Grice a mis en exergue ce qu’il a appelé les « implicatures conversationnelles », une variété linguistique de biais cognitifs, distincte des présuppositions sémantiques.


Une illustration patente d’un biais cognitif involontaire nous a été fournie par Gérard Bouchard lui-même lorsqu’il invoque l’Histoire pour mettre en garde le ministre Jolin-Barrette et la CAQ contre le « radicalisme » qui sous-tend le recours à la disposition dérogatoire. L’historien rappelle que les majorités ont depuis toujours « abusé de leurs pouvoirs aux dépens de leurs minorités ». L’abus de pouvoir d’une majorité consiste souvent à persécuter certaines de ses minorités. Le lien avec la situation actuelle devient donc clair : le projet de loi 21 du gouvernement majoritaire de la CAQ serait une initiative ayant pour effet de persécuter certaines minorités de la population québécoise.


Le biais cognitif consiste ici à considérer les porteurs de signes religieux comme une minorité sociologique. Le recours à la clause dite nonobstant est donc un geste radical de persécution. En bon scientifique, l’historien aurait pu souligner que les persécutions ont toujours été le fait de dictatures ou autres pouvoirs arbitraires. En outre, si l’historien avait été impartial, il aurait dû mentionner que depuis les Lumières, ce sont justement les majorités de nos démocraties occidentales qui ont accordé à de vraies minorités le droit de pouvoir se faire légalement reconnaître et de ne plus se faire ouvertement persécuter au sein de leur population majoritaire.


En porter ou ne pas en porter ?


C’est pourquoi porter ou ne pas porter de signes religieux ostentatoires n’a rien d’anodin en matière de liberté afférente à la tenue vestimentaire. Suivant la logique de Grice, ne pas en porter, comme le fait la grande majorité des gens, élimine en théorie toute présomption de biais cognitif. Au contraire, la personne qui porte un signe religieux révèle ouvertement un potentiel explicite de biais cognitifs de nature à influencer son acte éducatif, juridique, législatif, journalistique, etc. Il y a apparence de biais cognitif.


Qu’il s’agisse du col romain, de la bonnette, de la kippa, du voile ou du kirpan, ces attributs vestimentaires anéantissent la présomption de neutralité religieuse à l’égard de la personne qui en porte un. Le voile, par exemple, qui n’est pas un précepte du Coran, véhicule le biais cognitif voulant que la chevelure d’une femme provoque la concupiscence des hommes, de la même manière que l’uniforme véhicule le biais cognitif de l’autorité.


La présomption de neutralité


Le biais cognitif étant la cause identifiée et confortée par la science en tant que « motif supérieur », il n’est nul besoin de recourir aux statistiques de la sociologie pour en mesurer les effets, puisque tout un chacun les subit dans son inconscient. Aussi, le droit pour tout citoyen de ne pas être confronté à la manifestation explicite d’une absence de neutralité religieuse dans l’appareil d’État justifie-t-il amplement le droit de soustraire l’enfant, entre autres et surtout, à l’influence d’un possible biais cognitif de nature religieuse de la part d’une ou d’un enseignant ? Ce droit du citoyen découle par incidence de ce qu’il n’est pas libre de se soustraire à cette confrontation publique. Il devient alors légitime pour une majorité parlementaire d’éliminer au sein des institutions d’un État laïque toute expression délibérée des biais cognitifs issus d’une religion quelconque.


En conclusion, et par analogie à la présomption d’innocence, le projet de loi 21 consacre la présomption de laïcité de la part d’un représentant de l’État en position d’autorité. D’une certaine manière, cette posture philosophique dérive du notoire principe de précaution, que le droit international a avalisé depuis quelques décennies.


La présomption contraire voulant qu’un être humain puisse agir et se comporter indépendamment de tout biais cognitif est une absurdité. Elle n’est qu’un mythe communautariste tapageusement brandi par les tenants du libre choix vestimentaire. Qu’ils trouvent outré le vocabulaire de l’interdiction retenu dans le projet de loi peut se comprendre, dans l’esprit soixante-huitard du « Il est interdit d’interdire ». Qu’à cela ne tienne. Peut-être y aurait-il avantage à remplacer l’intitulé du chapitre II du projet de loi en adoptant le libellé suivant : « Obligation de porter une tenue vestimentaire dépourvue de tout signe religieux » ?









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