Penser le Québec

La politique spectrale

Sur la signification des dernières apparitions

Penser le Québec - Dominic Desroches

« Dis-moi qui tu hantes,

et je te dirai qui tu es »

Cervantes, Don Quichotte
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Le Québec traverse des moments difficiles et les signes de sortie de crise sont pratiquement inexistants. Les nouvelles sont la plupart du temps mauvaises et le climat politique général a rarement été aussi étranger à la majorité et aussi insupportable. Que ce soit en raison des révélations récentes concernant les habituelles corruptions politiques (fédérale, provinciale et municipale), des sabotages juridiques, de la justification néolibérale des injustices économiques, de la disparition lente du français ou de la nouvelle vision de la réalité, à savoir celle d’un État qui disparaît, importe peu. La vérité, qui ne mérite pas de lettres dans les journaux ou dans les tribunes électroniques, est que le Québec est paralysé, car il est hanté par l’étranger en lui. Ce texte veut rappeler combien l’atmosphère et le discours ambiant sont aux disparitions, aux fantômes, à ces monstres que nous avons créés nous-mêmes, et en quel sens l’étrange, lentement, viendra recouvrir notre avenir si nous ne nous dotons pas d'une politique pour contrer la peur.
La Nef des fous
La désorganisation de l’État québécois fait peur. En effet, si l’on s’intéresse un tant soit peu à l’actualité, on réalise sans peine que l’incapacité à relativiser un discours panique illustre quelque chose de nous. Prenons le cas exemplaire de la grippe A dont les médias aiment à nous abreuver jusqu'à plus soif. Nos difficultés évidentes à mettre sur pied une campagne de vaccination rationnelle sont relayées à tous les jours par des médias, des vendeurs de nouvelles et des créateurs d'événements, épris de seringues et captivés par la recherche de cadavres possibles.
L’image la plus parlante de nos limites à nous organiser nous-mêmes est peut-être celle de la Nef des fous. Notre État (ce qui comprend l'ensemble de ses membres) semble en effet incapable de s’occuper des matelots du navire qui, devenus fous, s’affolent et courent partout. Non seulement montent-ils en courant sur le bateau qu’on leur présente, mais personne semble savoir où ce bâtiment s’en va. La Nef des fous est partie, elle vogue sur la mer de l’incertitude, alors que sur la terre, la vie continue et continuera. Les Québécois sont-ils les seuls en mer ? Sont-ils les seuls à ne parler que de pandémie, de morts et du besoin de médecins en santé mentale ? S’il est vrai de dire que la société complexe est difficile à mobiliser et à organiser, il est faux de dire en revanche que la situation québécoise traduit la rationalité, l'organisation et le savoir de la prévision. Les matelots méritent sans doute mieux que l’abandon, la peur et la paranoïa qui traversent en ce moment les écoles et les hôpitaux du Québec. Cette folie collective et cette peur bleue des cadavres peuvent nous conduire encore plus loin. Nous n'avons qu'à suivre la piste des revenants...
L’apparition soudaine des vieux fantômes anglais
Les anniversaires récents de la ville de Québec et de la Conquête britannique sur les Plaines d’Abraham nous ont rappelé à quel point le passé revient vite nous hanter et à quel point notre destin est fragile en Amérique. Les Québécois ont assisté dans l’impuissance relative à l’effacement de l’événement (nous ne parlons pas de sa mémoire véritable, car les cours d'histoire appartiennent aussi à notre passé) du 400e par le gouvernement fédéral, à la joie populiste d’un nouveau maire se félicitant de chanter en anglais avec le Sir des Beatle, mais aussi aux volontés d’une Commission fédérale qui a voulu faire de la défaite un happening. Un peu plus et les historiens postmodernes nous expliquaient que la défaite de 1759 n'avait jamais existé. Comment expliquer que les défaites sont des victoires au Québec ? Comment expliquer que les dates historiques et les anniversaires se transforment en cérémonies pour les morts-vivants - ceux qui refusent de s’endormir (nous pensons ici au Moulin à parole des résistants dont le succès fut boudé par les médias) - ou soient récupérés par les autres, c'est-à-dire ceux qui n’habitent pas le territoire mais qui prennent un malin plaisir à venir le hanter ?
Sans avoir la réponse à ces questions difficiles, force est de constater que les apparitions douteuses se poursuivent, et ce, bien après l’Halloween. Qu’on se demande un instant ce que vient faire ici le prince Charles, le représentant spectral et officiel de la couronne britannique ? Qu'on se demande en effet ce que peut signifier cette visite, cette apparition, sinon notre propre marginalité ou notre incapacité à faire l'histoire ? Le Québec en vérité, loin de vivre dans la lumière, se trouve plongé dans la noirceur. Le passé - nos politiciens le savent-ils ?- n’est d'ailleurs jamais très loin derrière nous quand l'altérité revient nous hanter et que, au lieu d'en tirer éthiquement profit et de s'ériger en tiers pour nous-mêmes, l'on finit plutôt par payer la facture. Quant à ceux qui pensent que la « spectropolitique » québécoise doit s’arrêter ici, les nouvelles sont mauvaises...
L’appel désespéré aux « fantômes » du Forum…
Les Québécois - et la thèse n’est pas encore bien comprise, bien qu’elle soit amplement démontrée - sont incapables de réaliser la Grande politique. Ils préférent, on aimerait dire le contraire, les gâteries et les téléphones à la liberté politique. Leur histoire n’est pas une épopée, mais une suite de coups du sort dont l’amour du sport ne fait qu’illustrer les limites et le destin. Le sport apparaît comme l’exutoire viril de ceux qui n’ont jamais appris à se battre politiquement et culturellement. Au lieu de se battre pour se libérer et pour se représenter soi-même sur la scène mondiale, nos habitants nordiques conservent le vieux réflexe de s’enfermer et d’espérer une rédemption par le sport des autres. Quand ils font face à un défi collectif, ils cherchent des héros individuels. Quand vient le temps de s’unir et de s’entendre autour d’une action collective, ils se replient ou s’isolent, quand ils ne se dénoncent entre eux et perdent le combat par leur propre faute. Incapables du consensus politique visant à se donner un avenir réel, les Québécois se divisent entre eux et affrontent les défis dans la peur.
[->22655] Pour bien comprendre notre incapacité politique, rien ne vaut le rappel de notre passion immodérée pour les Canadiens, nos ancêtres « Habitants ». De nombreux Québécois sont tristes quand les Montreal Canadians perdent une partie. La majorité silencieuse, celle qui aime à crier trois soirs par semaine « Go Habs Go ! », ne veut pas trahir la Brasserie Molson et l’establishment anglophone qui préside aux destinées de l’équipe. Parfois, les « vrais fans » n’en dorment plus la nuit. Cadavériques – ils sont « bleu, blanc et rouge » -, ils se regardent dans le miroir et se disent qu’une défaite au hockey, c’est dur à avaler. Ces « fans » ne sont pas hantés par leur histoire ou la disparition de la langue de leurs parents, non : ils font toujours le même cauchemar, qui est celui de voir leur équipe centenaire disparaître après avoir connu un passé glorieux. Quand ils se réveillent, ils ne peuvent qu’implorer le retour des fantômes du vieux Forum, car seuls les vrais canadiens français, entendons les « Flying frenchmen », peuvent encore les libérer de leurs malaises. Eux, au moins, ils avaient réussi à marquer des buts dans le monde anglais… Dans un jeu victorien qui domine depuis plus d’un siècle les francophones, à l’image de la fédération canadienne, il importe, dans la peur, d’appeler les fantômes afin de regagner un peu en confiance et en « présence ».
De la volonté politique de réanimer les Nordiques
Pendant ce temps le maire de Québec, ne reculant devant rien pour attirer ses propres fantômes, parlent du retour des malaimés. En campagne électorale, il a fait miroiter, sans aucune manipulation politique, le désir de réanimer les défunts Nordiques. Tout le monde en parle et se dit content désormais ; les Canadiens d’abord, car ils cherchaient une rivalité, et les fans ensuite, car ils voulaient plus de joueurs francophones dans le grand circuit. Si les Québécois n’ont malheureusement pas vu que le retour des Nordiques signifie de nouvelles blessures sociales, de nouvelles divisions et la confirmation sportive de leur malaise identitaire, on doit reconnaître en toute bonne foi que le plaisir de voir des parties de hockey à Noël et au Jour de l’An est d’un intérêt vital pour ceux qui n’ont pas obtenu le droit frontalier de dormir en Floride. Le seul problème est que les fantômes du Forum ne sont plus là aujourd’hui, même s’ils ont laissé leurs traces immémoriales dans notre histoire politique – les Canadiens français sont revenus parmi nous certes (et l’utile Commission Bouchard-Taylor l’avait confirmé dès son ouverture), mais sans le courage de leurs aînés. Pour le dire encore autrement, c’est la population entière du Québec qui, dévorée par la peur d’être petit, s’agite la nuit en rêvant aux exploits des Vézina, Richard et Lafleur, tout en s’imaginant secrètement que les gagnants de la Coupe de Lord Stanley pourront un jour remplacer un gouvernement qu’ils jugent inefficace.
L'importance de penser la politique de la peur
Ce passage de la Nef des fous, à la monarchie jusqu’à la passion du hockey professionnel repose sur une prémisse à double entente : les Québécois ont peur d'être et se trouvent toujours hantés par leur passé. Ils ont peur de réussir, ils ont peur de ceux qui réussissent et ils ont peur des autres, ceux qui, sans honte, tentent de réussir quelque chose et y parviennent par eux-mêmes. Le temps est aux fantômes, à ces étranges apparitions qui, à tous les jours, viennent faire peur aux Québécois en leur racontant leur passé et en leur signifiant leur faillibilité.
La seule manière de dominer la peur qui nous caractérise historiquement et qui revient nous hanter au quotidien n’est pas de revoir la Loi sur le financement des partis politiques, ce n’est pas non plus en se faisant vacciner individuellement contre la grippe H1N1 après quatre heures d’attente, mais en acceptant l’idée que l’avenir soit encore à faire. Si l’avenir est incertain - en ce sens il fait davantage peur aux petits - en revanche il repose sur un passé que l’on peut apprendre à exorciser. Cet avenir, on l’oublie trop souvent, attend sa configuration. Et il revient à la politique le rôle insigne de s'interroger, comme l'écrit plus haut Cervantès, sur l'identité de nos fantômes, ceux qui, tout près de nous, apparaissent dans la diachronie, c'est-à-dire à travers notre passé le plus actuel, pour nous paralyser et nous faire peur à jamais.
Il importe donc de mettre à jour le véritable motif derrière notre petite manière de faire la politique, c’est-à-dire la peur d’exister. Ayant peur de leur ombre, les Québécois deviendront lentement des fantômes d’eux-mêmes. Car à force de vouloir disparaître, à force de vouloir ressembler à leurs héros disparus dans le vieux Forum, les autres s’y mettront, participeront à nos efforts individuels et nous aideront à réaliser notre souhait le plus cher. Insouciants d'être encore aujourd'hui hantés par notre passé, nous sommes partis pour disparaître dans la joie du hockey révolu et la présence spectrale de la monarchie britannique. Devenus des « revenants » pour eux-mêmes, on peut douter que les Québécois - qui auront eu droit en 2009 à tous les signes que peuvent leur donner les spectres -, réussiront enfin quelque chose.
Dominic Desroches
Département de philosophie

Collège Ahuntsic

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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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