La grève des ventres

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Avant d'empêcher les femmes du Québec de faire des enfants, il faudrait surtout limiter les naissances africaines...


Et si cette sixième extinction exigeait que nous cassions le bail tacite de la reproduction ? C’est violent comme concept, j’en conviens, très postchrétien, néocatastrophiste ou simplement écopessimiste. Les trolls et les agents libres de La Meute me l’ont déjà fait savoir l’automne dernier : refuser d’engendrer ne fait pas partie du contrat socialement acceptable.


Le dernier des tabous de l’écoféminisme se situe dans cette ultime liberté de choix. La question se pose, désormais, non seulement chez les antinatalistes convaincus ou les adeptes de la décroissance, mais aussi bien pour de jeunes étudiants qui participeront à une grève mondiale, le 15 mars prochain, en vue de dénoncer l’inaction politique en matière d’environnement.


Des paléontologues nous informent que la plupart des mammifères et 40 % des insectes auront disparu dans 50 ans. Pourquoi pas nous ? Qu’avons-nous de plus à offrir qu’une abeille, sinon le miel de la poésie et le suc de l’érotisme ? Mettre un être humain sur cette planète vouée à s’autodétruire en quelques décennies — aussi bien dire des nanosecondes à l’échelle du cosmos — est un sujet « chaud » qui génère des passions brûlantes.


Il suffit d’avoir entendu la jeune Suédoise Greta Thunberg, 16 ans, dans ses nombreux discours (dont celui de la COP24), pour savoir que ce sont les jeunes qui débattent de cet enjeu dystopique de la prochaine saison sur Earth Channel. Leurs parents coupables d’inaction résistent et trouvent l’idée jusqu’au-boutiste, avançant souvent l’argument de l’espoir qu’il ne faut pas tuer dans l’oeuf. Et si cet espoir ne suffisait plus à justifier notre peu d’empressement à changer ?



Ce sont des luttes sans gloire. Ce sont des luttes qui effraient. Quoi de plus menaçant en effet pour l’ordre patriarcal que la grève de la reproduction?




Les GINKS (Green Inclination No Kids) et les VHEMT (Mouvement de l’extinction volontaire de l’humanité, en français) prétendent que la planète se portera mieux sans nous et se refusent à perpétuer l’espèce. Leur argumentaire tient compte de notre mode de vie occidental suicidaire et de la limite des ressources disponibles. Fort bien.


En matière de reproduction, c’est ici que le romantisme croise le fer avec la plate lucidité et que les décisions collectives influencent ce qui relevait auparavant de la sphère intime.


Capharnaüm


Dans son magnifique et douloureux film Capharnaüm, Nadine Labaki soulève cette question délicate des enfants qui n’ont pas demandé à naître sous les traits d’un attachant réfugié syrien de 12 ans. Zain accable ses parents négligents et plombés par le dénuement, alors qu’il est accusé de tentative de meurtre devant le juge.



À sa question « Pourquoi attaquez-vous vos parents en justice ? », Zain lui répond : « Pour m’avoir donné la vie ! » Il souhaite également que ceux-ci cessent de se reproduire pour éviter qu’un autre enfant ait à subir les mêmes conditions éprouvantes que les siennes. Après avoir vu Capharnaüm, l’envie d’adopter se fait urgente.


Cette perspective du point de vue de l’enfant est totalement absente du discours nataliste implicite et pourtant névralgique en chaussant des lunettes vertes. Pour la jeune comédienne et auteure Blanche Gionet-Lavigne, 29 ans, cette question est au coeur des préoccupations d’une partie de sa génération. Elle prépare, au sein d’un collectif d’auteurs dans la vingtaine, une pièce de théâtre documentaire pour le printemps au Périscope, à Québec. Entre autres portera sur l’inaction écologique.



Ne pas faire d’enfant ne relève donc ni de l’égoïsme ni de l’individualisme mais de l’altruisme




« Ce n’est pas choquant pour ma génération d’évoquer l’enjeu des enfants, confie Blanche. Les raisons environnementales et le monde dans lequel nous nous projetons y sont pour beaucoup. Personnellement, j’ai toujours pensé que j’en aurais. C’était un besoin. Là, je me pose la question. Au-delà de la magie, de l’aspect miraculeux, si on pense à cet enfant, c’est là que ça bloque. Personne ne parle de l’enjeu central : dans quel monde on les met. Ça choque les gens parce que ça fait peur. »


Le refus de donner la vie est l’aspect de la pièce qui suscite le plus de réactions lorsqu’elle est présentée devant des groupes-témoins. « Même au sein de l’équipe, cela vient chercher les gens. Ça touche à quelque chose de vital. » Et Blanche constate que nous sommes tous plus ou moins climatosceptiques puisque nous perpétuons le déni.


L’ultime tabou


La psychiatre Marie-Ève Cotton a abordé cette question à l’émission de radio Médium large en décembre dernier, au sein d’une chronique sur notre incapacité, en tant qu’humains, à réagir aux changements climatiques. Elle perçoit le tabou ultime caché derrière notre sacralisation et le culte de la maternité. « Ne pas avoir d’enfant est presque toujours perçu comme un geste égoïste, dit-elle. Et comme le discours environnemental privilégie la tangente altruiste dans cette décision, cela crée une dissonance cognitive. Tout l’ordre social et la croissance économique reposent sur le fait que les femmes procréent gratuitement. »


Et la psy souligne que l’on demande sans cesse aux gens qui ne veulent pas d’enfants de justifier ce choix, alors que l’inverse n’est jamais vrai. « On n’a pas le droit de demander à un parent : “Tu n’as pas peur de le regretter ?” Avoir des enfants n’est pas la seule façon de prendre soin des autres. Et présentement, nous avons besoin de gens pour s’occuper de l’humanité. »


Le travail invisible des femmes comme mères, la charge mentale, l’abnégation par amour sont autant de thèmes tenus pour acquis par la société. « Quand les femmes veulent un enfant, font-elles un choix éclairé ? » demande Marie-Ève Cotton, qui soupçonne notre culture d’influencer largement cette option. L’absence de contre-discours démontre la force du tabou et la menace que représente toute idée parallèle.


Blanche Gionet-Lavigne remarque pour sa part que les arguments pleuvent lorsqu’on tente de s’éloigner du cours « naturel » des choses : « On me dit que, si j’ai des enfants, ça va faire plus d’écolos, qu’ils vont penser comme moi. Mais je n’y crois plus. En fait, ce questionnement est plus vaste que moi. L’écologie, ça se passe à l’extérieur et le problème se vit à l’intérieur de nous. »


La dualité est flagrante. Faire un enfant est un passeport quasi assuré pour l’éternité, mais l’avenir n’est plus tout à fait ce qu’il était.









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JoBlog


Une Suédoise nous jette la vérité au visage



Les changements viendront par les jeunes et la révolution aussi. Une figure de proue bien connue désormais, Greta Thunberg, 16 ans, inspire le mouvement de désobéissance civile comme celui du 15 mars prochain. Cette conférence TEDx nous la fait découvrir sous un autre jour. Elle explique son syndrome d’Asperger et son incapacité à mentir et à se mentir. « Je ne parle que quand c’est nécessaire, comme en ce moment ! Je pense que les autistes sont normaux et que le reste des gens sont étranges, en particulier en regard de la crise environnementale. » Elle évoque sa dépression, à 11 ans, lorsqu’elle a réalisé que la planète était en danger et que l’être humain ne semblait pas vouloir changer. Et elle note que le pep-talk n’a pas fonctionné depuis 30 ans : « On a plus besoin d’action que d’espoir. » Greta invite sa génération (et les autres) à ne plus jouer selon les règles du jeu.



Frissonné devant le film Capharnaüm, très dur, très cru, sous la lumière poussiéreuse de Beyrouth. On ne ressort pas de là habité par l’espoir, mais plus lucide face à notre responsabilité de Terrien. À voir impérativement à l’heure où les réfugiés se font de plus en plus nombreux.


 

Ressorti le tableau de l’Environmental Research Letters sur les diverses façons de réduire notre empreinte de carbone. Avoir un enfant de moins arrive en tête de liste, du moins pour les pays occidentaux. L’étude canado-suédoise souligne que l’adolescence est le meilleur moment pour induire une conscience environnementale qui mènera à des gestes.


 

Écouté la chronique de la psychiatre Marie-Ève Cotton sur notre incapacité à envisager les changements climatiques. On s’adresse à notre cerveau analytique plutôt qu’à notre cerveau émotionnel et nous avons un biais en faveur du court terme. En deux parties. Hyper intéressant. Il est question de dénatalité volontaire également.


 

Aimé le collectif Faire partie du monde, des réflexions écoféministes fort intéressantes, dont celle de Valérie Lefebvre-Faucher sur « les priorités cachées » et l’angle souvent ignoré de la reproduction qui est « production » : « Les femmes ne sont pas des ressources. Elles ont toujours été les agentes de la reproduction. Et depuis le temps que les écrivains et les politiciens parlent d’elles comme de terres arables, leur révolte fait peur. » Elle ajoute que le « refus individuel de contribuer à la reproduction humaine devient un mouvement écologiste important ». Un texte fort qui dit tout haut ce qu’on ne peut parfois penser que tout bas.