Revirement majeur aux États-Unis

L'Iran devient fréquentable

Chronique de Gilles Verrier

La pression était forte pour que la Maison blanche accentue l’escalade des sanctions et des représailles contre l’Iran, avec pour aboutissement logique la guerre. Les nouvelles rapportent que les proches alliés des États-Unis, l’Arabie saoudite et Israël avaient déjà conclu un accord entre eux pour attaquer l’Iran. La France suivait. Il ne restait plus qu’à forcer la main d’un nombre un peu plus grand de législateurs américains pour que l’option militaire l’emporte. L’opinion publique étant d’ailleurs bien conditionnée par une «presse système» qui diabolise l’Iran depuis des années, au point que le nom de l’Iran n’était plus mentionné sans qu’il s’accompagne de connotations négatives.
Revirement
Sans grande concession de la part de l’Iran, à qui l’on remettra immédiatement de 4 à 7 milliards de ses fonds propres gelés dans les banques, on consent à ce que l’Iran poursuive son enrichissement d’uranium à basse teneur et gèle son enrichissement à plus forte teneur pour une période de six mois. Du programme nucléaire militaire, il n’en est plus guère question à ma connaissance. Se pourrait-il que l’Iran ait toujours dit vrai sur ses intentions en ce qui concerne le nucléaire ?
L’Arabie saoudite querelleuse et son partenaire israélien qui ne l’est guère moins sortent perdants dans ce revirement. Il faut dire que l’un et l’autre l’auront un peu cherché par leur politique téméraire, aventuriste, voire extrémiste. Ce revirement de la politique américaine apparaît chargé de multiples conséquences et peut s’expliquer de différentes façons. On n’a pas fini d’y revenir.
D'abord et fort heureusement, les perspectives d’une guerre frontale contre ce grand pays qu’est l’Iran s’éloignent. Bien pourvu en missiles modernes, disposant de centaines de «speed boat» blindés et bien armés pour défendre ses eaux territoriales, l’Iran est aussi détenteur de la technologie des drones et jouit de forces armées fiables et bien entraînées. Il est concevable qu’une attaque contre l’Iran ait pu fermer le détroit d’Ormuz (par où transite un pourcentage important du pétrole mondial) et envoyer par le fond plusieurs bâtiments de guerre américains, pour n’évoquer que quelques conséquences. Les forces armées iraniennes comptent parmi les plus puissantes du monde, probablement entre le huitième et le dixième rang. Avec raison, l’État major américain ne manifestait pas trop d’enthousiasme pour l’aventure.
Les multiples conséquences
Ce qui s’ouvre à la place, c’est la possibilité d’une reprise du commerce entre les États-Unis et l’Iran, ce qui offre des avantages à l’Iran, certes, mais aussi aux États-Unis. Pour les États-Unis, le potentiel économique de l’Iran dépasse de loin ceux de l’Arabie saoudite et d’Israël pris ensemble. L’Iran possède une économie diversifiée, une population jeune et instruite et un climat politique stable, renforcé par une homogénéité assez grande sur les plans ethniques et religieux. En établissant des liens commerciaux avec l’Iran, les États-Unis s’assurent d’une certaine influence en Iran et dans sa zone d’influence. Faute d’un dossier convaincant à l’encontre de l’Iran, il devenait de plus en plus difficile pour les faucons de maintenir en vigueur des sanctions qui, déjà contournées ici et là (Japon, Corée du Sud et bien d’autres pays) auraient privés à terme les USA d’un marché à fort potentiel sans qu’ils détiennent l’assurance de pouvoir l’entraver. Sauf par la guerre.
Par les liens économiques et commerciaux qui redeviennent possibles, les États-Unis peuvent aider à leur propre croissance, ils en ont bien besoin. La politique qu’ils abandonnent n’avait pour résultat que de pousser à la formation d’une alliance économique formidable entre la Chine, la Russie et l’Iran, une alliance en mesure de dominer le commerce mondial et de laquelle ils s’excluaient eux-mêmes volontairement. En dépit des conseils intéressés de l’Arabie saoudite et d’Israël, Barak Obama semble avoir compris qu’il valait mieux ne pas bouder dans son coin à regarder passer le train.
L’Arabie et Israël sont certes mécontents mais cela ne devrait pas changer, du moins à court terme, les rapports que les Etats-Unis entretiennent avec ces deux pays. On peut toutefois prévoir que le puissant lobby israélien pèsera de tout son poids pour choisir le prochain président, un Mc Cain qui n’aurait pas hésiter à bombarder la Syrie, par exemple. Restez tout de même à l’écoute car la lutte des intérêts au sein même de l’administration américaine pourrait nous réserver des surprises.
Les États-Unis, devenus plus pragmatiques qu’idéologiques, ressortent comme une puissance qui désormais doit faire des compromis pour exister. L’Iran ressort, elle, comme une puissance régionale reconnue de plein droit, y compris son droit d’accéder aux plus hautes technologies, comme la technologie nucléaire. Ce droit, traditionnellement réservé aux Occidentaux, ne peut plus l’être. On aura privé l’Iran du droit de nationaliser son pétrole et du droit à la technologie du raffinage et de la transformation au milieu du vingtième siècle, on ne peut plus, malgré des intérêts monopolistes et des prétextes fallacieux, empêcher des pays à fort potentiel économique de se développer à leur manière, quitte à ce qu’ils n’enrichissent plus comme avant les monopoles occidentaux. C’est à ce prix, celui du partage de la richesse et de ses leviers, que le désir d’émigrer trop largement répandu chez la jeunesse des pays du Sud pourra s’atténuer pour devenir l’exception plutôt que la règle.
Il y aurait beaucoup d’autres aspects à relever dans cet important changement de cap de la politique américaine. En supposant qu’il sera durable, ce que l’avenir nous dira assez vite...

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Gilles Verrier139 articles

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Entrepreneur à la retraite, intellectuel à force de curiosité et autodidacte. Je tiens de mon père un intérêt précoce pour les affaires publiques. Partenaire de Vigile avec Bernard Frappier pour initier à contre-courant la relance d'un souverainisme ambitieux, peu après le référendum de 1995. On peut communiquer avec moi et commenter mon blogue : http://gilles-verrier.blogspot.ca





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2 commentaires

  • Christian Archambault Répondre

    27 novembre 2013

    A mon avis, c'est plutôt la volonté d'Obama de ne pas vouloir être remémorer dans l'histoire comme ayant été l'instrument d'Israël, même si dans les faits.....

  • Archives de Vigile Répondre

    27 novembre 2013

    Cette nouvelle à propos de l'Iran ne change rien au fait que nous vivons dans ce que le pape François a récemment appelé la "nouvelle tyrannie invisible".
    http://www.radio-canada.ca/nouvelles/International/2013/11/27/001-pape-francois-capitalisme.shtml
    L'article qui cite le pape rapporte ceci:
    "Le chef de l'Église catholique, qui s'est souvent montré critique à l'égard d'un système économique « de l'exclusion », dénonce cette fois « la nouvelle idolâtrie de l'argent » et plaide pour un « retour de l'économie et de la finance à une éthique en faveur de l'être humain."
    C'est d'ailleurs mon avis que ce rapprochement avec l'Iran est strictement une question de gros sous, tout comme, précédemment, le froid avec l'Iran était aussi une question de gros sous.
    Le pape, à juste titre, rappelle que l'être humain et ses besoins doivent primer sur l'argent et sur les besoins du marché.
    La déchristianisation de l'Occident a malheureusement permis la primauté des intérêts financiers et particuliers sur tout le reste et a déprécié la valeur de l'être humain.