Il fut un temps où Duplessis démasquait les coquins

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À quand le procès du régime libéral ?

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.


Question : « Depuis quand y a-t-il des Taschereau qui vivent aux dépens du public ? » Réponse : « Depuis 1736. » C’est ainsi que le Catéchisme des électeurs, document de propagande de l’opposition préparé en 1935, attaquait le népotisme séculaire du clan Taschereau. S’ensuivait une liste de 46 membres de la famille du premier ministre Louis-Alexandre Taschereau, lesquels se trouvaient alors autour de l’assiette au beurre.


Afin de dénoncer cette collusion, la corruption et les renvois d’ascenseur, il n’y a pas mille solutions pour l’opposition, formée des conservateurs de Maurice Duplessis et des membres de l’Action libérale nationale de Paul Gouin, réunie dans ce qu’il convient alors d’appeler l’Union nationale. Il faut convoquer le Comité des comptes publics. Résultat : en moins de deux mois, le Parti libéral, au pouvoir depuis 1897, et Louis-Alexandre Taschereau, premier ministre depuis 16 ans, sont complètement discrédités.


Créé à l’époque du Bas-Canada, convoqué périodiquement depuis la Confédération, le Comité des comptes publics avait pour but de passer en revue les dépenses faites par le gouvernement. Cela exigeait beaucoup de travail, et quand l’opposition était peu nombreuse, il devenait difficile de cumuler les travaux de l’Assemblée législative et ceux du Comité. Ce dernier avait siégé pour la dernière fois en 1924, les dépenses et pratiques souvent irrégulières de la nouvelle Commission des liqueurs ayant été passées au crible sans que le régime de Taschereau soit vraiment inquiété.


À cette époque, le premier ministre libéral est au faîte de sa puissance. Mais les temps ont changé. En 1936, la crise économique est âpre. L’opposition est beaucoup plus forte depuis les élections de novembre 1935 et le gouvernement est affaibli — le Parti libéral comptait 79 députés en 1931 et n’en a plus que 48 en 1935. C’est le temps de frapper pour Maurice Duplessis et Paul Gouin. Duplessis, député de Trois-Rivières depuis 1927, est en pleine possession de ses moyens.


Procès du régime


Du 7 mai au 10 juin 1936, le Comité des comptes publics prend l’allure d’un procès du régime et Duplessis en est la vedette. Il convoque 33 témoins. Parmi eux, le procureur général adjoint du Québec et puissant personnage du régime, Charles Lanctôt, est rapidement et vertement tancé par Duplessis : « Je suis heureux qu’il y ait au moins la blancheur de vos cheveux pour cacher ce que je pense de vous. »


Le chef de l’opposition s’attaque aussi aux dépenses du département de la Colonisation : entre autres choses, on découvre que l’ancien ministre Irénée Vautrin a fait acheter ses bâtons de golf par son département. S’ensuit la fameuse histoire de ses culottes, passée dans l’imaginaire collectif par la série Duplessis (1978) de Denys Arcand. En effet, s’il semble que l’ancien ministre de la Colonisation et ses proches se soient habillés aux frais de la province (pour 1600 $, révèle Duplessis), seule une paire de breeches a été rapportée au ministère, déclare le sous-ministre J.-A. Richard. Ces culottes de bûcheron, en regard de l’ampleur des autres dépenses du ministre à même les deniers publics, sont comme un coup de pied de l’âne.


Tandis que le taux de chômage canadien est autour de 26 %, la colère gronde et les esprits s’échauffent. Dans la salle même où siège le comité, l’assistance hue le député libéral Peter Bercovitch. Des propos antisémites y sont même entendus. Le 29 mai, à la porte de la salle du comité, le député de l’opposition Philippe Hamel, l’un des ardents promoteurs de la « nationalisation » de l’électricité, frappe à la mâchoire un ancien député libéral.


Le soir même, au Château Frontenac, le député de Lac-Saint-Jean, Joseph-Léonard Duguay, se bat avec un journaliste d’obédience libérale, Lucien Parizeau. Alexis Gagnon, du Devoir, raconte en termes plutôt truculents l’incident : « Le député émet l’opinion que le journaliste (plutôt l’ancien journaliste) est un……… vocable de trois mots (éminemment rabelaisien). Indigné, le propagandiste ministériel défie le député de répéter l’insulte. Le député la répète et reçoit une claque. Il empoigne l’adversaire, le colle à la boiserie jusqu’à ce qu’un garçon de table arrive. Il dit alors : « Garçon, apportez ça à la cuisine. » » Bref, ça dégénère et la population se bouscule pour assister aux séances du comité.


Deniers publics


Cela dit, ce ne sont pas les culottes à Vautrin qui tuent le gouvernement, mais bien plutôt le frère du premier ministre, Antoine Taschereau. Comptable de l’Assemblée législative depuis 1913, ce dernier témoigne le 26 mai et explique qu’il déposait depuis 1922 une partie des deniers publics — pour payer notamment les indemnités des députés et les bills d’intérêt particulier — dans des comptes personnels, aux succursales de la Banque Canadienne Nationale de Saint-Pacôme et de Donnacona, selon la succursale où son fils, Jean-Thomas, était gérant. Il faut croire que déposer d’aussi grandes sommes d’argent dans un village comme Saint-Pacôme, à 150 kilomètres de Québec, comptant à peine plus d’un millier d’habitants et dont le nom aurait été choisi pour rappeler l’austérité et la pauvreté du moine saint Pacôme (!), n’est pas un obstacle à l’encouragement paternel…


Pour ces dépôts, Taschereau annonce ne pas être certain d’avoir conservé ses livres. Ceux-ci, finalement produits et récemment retrouvés dans les archives de l’Assemblée nationale, sont compromettants. On peut y voir les transferts qu’il effectuait régulièrement à la banque de Saint-Pacôme. Il n’empêche que jusque-là, le témoignage d’Antoine Taschereau n’a pas eu un grand effet, d’autant qu’il est coutume, depuis le milieu du XIXe siècle, de déposer l’argent dans un compte au nom du comptable de l’Assemblée et que celui-ci jure ne pas avoir perçu d’intérêts sur ces sommes.


Mais voilà qu’au moment du témoignage des gérants des banques en question, le 4 juin, Antoine Taschereau sort de nulle part et veut absolument faire une déclaration au comité : « La dernière fois que j’ai comparu devant le Comité des comptes publics, j’étais indisposé, j’étais malade, j’étais nerveux ; n’ayant pas été averti que je devais comparaître devant le Comité des comptes publics, je n’avais pas examiné les documents et j’étais absolument ignorant des choses qui s’étaient passées il y a des années. »


Revenant sur sa parole, il annonce que ce ne sont pas 25 000 $ ou 30 000 $ qu’il déposait chaque année dans ces comptes, mais plutôt 75 000 $. Pis encore : il annonce avoir encaissé pour lui-même les intérêts sur ces dépôts. Il s’est donc enrichi à même les fonds publics. Duplessis en profite comme jamais : « Je vous mets en garde, Monsieur. Ce matin, vous êtes encore nerveux, encore ignorant de la situation ; si vous n’avez pas de conscience de la situation, dites-le tout de suite parce que je ne veux pas que vous soyez obligé de corriger votre témoignage sous serment une troisième fois ? » Celui qui n’administrait rien de moins que 300 000 $ par année à l’époque est perplexe, se contredit, n’a pour ainsi dire pas consulté ses livres.


Les échanges entre les deux hommes rappelleront à nos contemporains les belles heures de la commission Charbonneau. Duplessis demande : « N’est-il pas vrai que votre deuxième salaire payé par la province est caché dans les comptes publics sous l’item “ autres déboursés ” alors que votre premier salaire est mentionné à votre nom ? Est-ce vrai ou non ? » Taschereau répond : « C’est vrai, mais dans le fond, c’est pas vrai. » Ou encore :


Duplessis : « Vous avez juré que vous n’aviez déposé là que les argents des bills privés. Vous rappelez-vous de cela ? »


« Ah non, j’ai jamais juré cela. »


« Jurez-vous que vous n’avez jamais juré cela ? »


« Je jure que j’ai jamais juré cela. »


« Quand vous jurez que vous n’avez jamais juré cela, êtes-vous conscient, ou inconscient comme lors de votre premier témoignage ? »


« Non, j’ai jamais juré cela parce que je sais que c’est le contraire. »


Dissolution


Pour le dire comme le quotidien Le Devoir qui n’est pas l’ami des libéraux : le fleuve de boue monte. En Chambre, tandis qu’on étire les débats sur le budget dans le but de paralyser le gouvernement (jusqu’en 1939, le temps de parole des députés est illimité), les esprits s’échauffent. Au 1er juillet, le gouvernement n’aura pas de budget pour administrer la province.


Les démissions se bousculent : Antoine Taschereau, puis son frère, le premier ministre. Ce dernier déclare alors : « Je n’ai épargné ni mon temps, ni mon travail, ni ce que je puis avoir de meilleur pour diriger le gouvernement de la province et je laisse le public juger, après les marques de confiance qu’il nous a données, dans quelle mesure mes collègues et moi avons réussi.


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