"Il faut créer une agence de notation européenne publique"

Crise de l'euro


"La dette publique portugaise est moitié moins importante que celle de la Grèce", rappelle l'eurodéputé Pascal Canfin. (AFP)


"Une majorité se dessine au sein du Parlement et de la Commission", affirme Pascal Canfin, l'eurodéputé Vert qui a créé Finance Watch, le "Greenpeace de la finance".
Interview par Donald Hebert


L'agence de notation Moody's a dégradé mardi 5 juillet la note du Portugal de quatre crans, faisant craindre une nouvelle fois un risque de contagion de la crise grecque à l'ensemble de la zone euro.
Une décision qui pose une nouvelle fois la question de la légitimité de ces agences. Standard and Poor's, Fitch et Moody's sont-ils de simples messagers, cibles des critiques parce qu'ils sont annonceurs de mauvaises nouvelles? Ou bien les thermomètres de la finance sont-ils pipés ? Réponses de Pascal Canfin, l'eurodéputé Vert qui a créé "Finance Watch", le "Greenpeace de la finance".

La note du Portugal est-elle injustifiée ?
- La dernière décision sur le Portugal ne paraît pas juste quand on regarde les fondamentaux du pays. Ce n'est pas un pays "junk" ("très risqué", ndlr). La dette publique portugaise est moitié moins importante que celle de la Grèce. Le pays avait une note très bonne il y a seulement deux ans. L'économie ne s'est pas modifiée à ce point en si peu de temps.
Pourquoi les agences de notation posent problème à l'Europe ?
- A la création de l'euro, on a pensé que les différences entre pays (de taux d'inflation, par exemple) se gommeraient naturellement. Ca n'a pas été le cas. Or, la Banque centrale européenne (BCE) n'a qu'un seul taux directeur, et elle est plutôt calée sur l'économie allemande. Ainsi, on s'est retrouvé avec des taux trop bas pour la Grèce, ce qui a incité les Grecs à emprunter. D'où leur endettement. Au début de l'euro, les agences ont eu un peu trop tendance à considérer que nous étions tous allemands. Aujourd'hui, elles ont trop tendance à considérer que nous sommes tous grecs. Ce n'est ni l'un ni l'autre.
Les agences manquent-elles d'objectivité ?
- Il y a un conflit d'intérêts en ce qui concerne les notes accordées par les agences aux acteurs du secteur privé. Elles ne sont pas indépendantes, car elles notent leurs propres clients.
En ce qui concerne les notes des Etats, il y aussi un problème, mais c'est plus compliqué. Lorsqu'une agence dégrade la note de la dette d'un Etat, les taux d'intérêts montent, et c'est l'occasion pour les spéculateurs de gagner de l'argent à travers divers produits financiers, comme les CDS (Credit Default Swap). Compte tenu des enjeux, il est difficile de croire, en connaissant le monde de la finance, qu'aucune information ne filtre entre les agences et les spéculateurs. D'autant qu'au sein de la même banque, une partie gère l'épargne (ce service est client de l'agence de notation), une autre partie est une sorte de "hedge fund interne" (Fond spéculatif, ndlr), et une troisième partie finance les hedge funds sur les marchés.
Les notes des agences ne devraient donc pas être écoutées ?
- Si, mais moins. On leur accorde un poids disproportionné. La Banque centrale européenne se repose uniquement sur ces notes pour accorder ses garanties aux pays. On n'a jamais fait dépendre à ce point une politique publique d'un acteur privé. Pareil pour les banques privées. Au-dessous d'une certaine note, elles vendent automatiquement, sans prendre en compte les autres facteurs.
De plus, les agences de notation n'ont pas vraiment un bon bilan. Elles ont péché sur l'évaluation du risque aux Etats-Unis avec les subprimes. Et elles ont sous-évaluées dans un premier temps les risques liés à la Grèce.
Pourquoi les agences ont-elles échappé à la justice après avoir donné une note AAA aux subprimes ?
- Elles ont dit :"Une note n'est qu'une information. Vous en faites ce que vous voulez". Si on voulait responsabiliser les agences, il faudrait donner la possibilité aux investisseurs de se tourner vers les tribunaux en cas d'erreur. Or, la notation n'est pas une science exacte. Difficile de croire que quelqu'un se risquerait dans ce cas à noter qui que ce soit.
Que faut-il faire ?
- D'abord, il faut prendre les agences aux mots. Ne pas oublier que leurs notes ne sont que des informations, parmi d'autres. Il faut que la BCE arrête de se baser uniquement sur ces notes, ce qui montrerait l'exemple aux banques privées.
Pour éviter les conflits d'intérêts dans le privé, il faut casser le lien économique entre celui qui crée un produit financier et celui qui le note. On peut faire cela en créant une agence de notation européenne publique, ou en créant un système d'appels d'offres dans lequel les agences seraient rémunérées par l'autorité publique (elle-même financée par une petite taxe). Pour noter les Etats, il faut créer une agence publique. Une majorité se dessine au sein du Parlement et de la Commission pour la création d’une agence européenne de notation.

Interview de Pascal Canfin, eurodéputé Vert, créateur de Finance Watch, par Donald Hebert – Le Nouvel Observateur
(Le 7 juillet 2011)


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