I speak français: mon commentaire

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L'anglicisation tranquille de la jeunesse québécoise


Un mot sur le documentaire I speak français , auquel j’ai participé, et qui était diffusé ce soir à Télé-Québec. 


Je le dit d'abord et avant tout, le film est bien fait, avec talent et application. Karina Marceau ne manque pas de talent et elle fait bien son métier. le documentaire est agréable à regarder aussi. De ce point de vue, on la félicitera.  


Mais l’essentiel, dans les circonstances, n’est pas là. 


Je dirai les choses très clairement: je n’ai pas apprécié du tout. En gros, la réalisatrice avait une thèse à démontrer, soit que l’inquiétude à l’endroit du français est exagérée et même passéiste. Le récit est là pour nous en convaincre, sous le signe d’une «enquête» où le militantisme s’exprime sous une forme faussement candide et étonnée.   


On le voit dès le début avec la scène où la réalisatrice se présente dans un café où on ne lui répond pas bonjour/hi – ce bonjour/hi qui est pourtant l’exemple quotidien de la bilinguisation accélérée de la société québécoise, qui correspond pratiquement à sa défrancisation. Le bonjour/hi ne serait-il qu’une légende urbaine? On en comprend à tout le moins qu’il y aurait beaucoup d’exagération autour de cela.  


Bien franchement, j’invite volontiers la réalisatrice à m’accompagner à Montréal, et pas qu’au centre-ville, pendant une journée. La très grande majorité du temps, c’est avec un pénible bonjour/hi qu’on nous accueillera. Elle en tirera la conclusion qu’elle veut. La mienne est simple : qui dit bonjour/hi affirme en même temps que le français est optionnel au Québec. 


La thèse du documentaire est simple: il faut cesser de s’inquiéter, les jeunes nous montrent l’avenir, et s’il faut demeurer un peu vigilant quant à l'avenir de notre langue, rien de très grave ne se passe en ce moment. Les jeunes rencontrées par l'animatrice aiment le français mais ne veulent plus le penser en tension avec l’anglais. En gros, il suffirait de dépolitiser la question du français pour l’aborder avec optimisme, en acceptant la nouvelle donne identitaire d’un Québec qui n’a apparemment plus peur de disparaître. 


Leur fierté linguistique, de ce point de vue, est quelque peu désincarnée. 


D’ailleurs, ils sont nombreux, très nombreux, à vouloir «assouplir» les lois linguistiques, ce qui reviendrait, dans la situation présente, à les vider de toute substance. De ce point de vue, le documentaire est intéressant: les jeunes Québécois ont beau dire qu’ils aiment le français, ils veulent démonter le cadre politique qui a rendu possible ses progrès et sa relative prédominance pendant quelques décennies. À tout le moins, ils ne s'opposeraient pas à ce qu'on le déconstruise. 


Les «jeunes» du documentaire semblent ignorer que la langue est une question géopolitique en soi, et en Amérique du nord en particulier. Si on ne résiste pas à l’anglais, chez nous, au Québec, il finira par nous dominer complètement. Les Québécois francophones deviendront étrangers chez eux. Si on ne fait pas du français la langue du pouvoir, et surtout, la langue nécessaire pour progresser socialement et économiquement, elle est condamnée à la dissolution folklorique. On appelle cela un combat politique. Car entre les langues comme entre les peuples, il y a des rapports de force, qu’il ne suffit pas d’oublier mentalement pour les abolir dans la réalité. L’inquiétude linguistique, au Québec, ne relève pas de la paranoïa mais de la lucidité historique la plus élémentaire. 


J’ajoute une chose: ce documentaire fait dans le jeunisme. Quand on décode la thèse qui y est exposée, on comprend qu’il faut adhérer aux comportements linguistiques de la jeune génération et cesser de s’inquiéter de son anglicisation: qu’elle franglise serait un détail insignifiant. Ce serait même une marque de créativité linguistique. Les jeunes parlent comme ils parlent : qu'on les laisse tranquille et qu'on s'adapte. Catherine Dorion, dans le documentaire, est là pour jouer le rôle de la fille adulte «cool», qui comprend les jeunes, et qui est au diapason de la nouvelle génération, au point même de parler comme elle. C’est en valorisant le français des millénariaux qu’on leur fera aimer la langue et non pas en les poussant à la maîtriser pleinement. Un peu plus et on nous expliquera que la vraie maîtrise du français est une forme d'obsession identitaire témoignant d'un rapport complexé quasi-névrotique avec la France. 


Je l’ai dit, je n’ai pas apprécié ce film. Qu’on me permette d’ajouter que je n'ai pas non plus apprécié le rôle qu’on m’y fait jouer, soit celui du grognon de service, qui vient en duo avec sa grognonne, Denise Bombardier. En gros, nous sommes là pour donner une apparence d’objectivité au documentaire. Il en faut toujours pour jouer ce rôle. Nous représentons «l’autre point de vue», celui de la proverbiale insécurité linguistique, qui se rendrait coupable en plus d’élitisme culturel. Nous sommes la trace du vieux monde dans le nouveau, nous sommes le repoussoir contre lequel se construit la société nouvelle, délivrée des vieilles querelles linguistiques. Nous sommes deux survivants de l'ancien temps.  


La réalisatrice, j'en conviens, a l'amabilité de ne pas le dire aussi clairement, en ayant le souci de conserver les apparences. Cette marque de courtoisie doit être soulignée. 


Qu'on me permette de le confesser: en participant à ce documentaire, je me doutais bien que je servais de caution à quelque chose de ce genre. J’aurais dû me fier à mon intuition et rester chez moi.