Guy Bedos, ou le devoir de résister

Médias et politique

Fabien Deglise - Fini. Basta. Allez, ouste! Après plus de trois décennies de solitude - c'est comme ça qu'il appelle le one man show, par respect pour Molière -, Guy Bedos, 74 ans au compteur, a décidé de mettre définitivement fin à ses envolées caustiques sur scène. En solo du moins.
Mais tiens, avant de remiser ses portraits sulfureux de personnalités publiques, ses charges acerbes sur les dérives de notre temps et sa légendaire revue de presse commentée, le célèbre satiriste va se permettre la semaine prochaine un dernier tour de piste là où, étrangement, il n'avait encore jamais servi son humour corrosif sur planche. À Montréal.
«J'étais déjà venu en 1990», s'est souvenu hier, une cigarette à la main, le trublion rencontré devant un théâtre de la métropole. À l'époque, Bedos devait en effet se produire dans le cadre des FrancoFolies. «Mais, je ne me souviens plus pourquoi, le spectacle a été annulé.»
Dix-huit ans plus tard, celui qui se qualifie d'«éditorialiste manqué» et que son entourage aime aussi voir comme un éternel râleur (avec intelligence toutefois) efface tout et recommence, sur les bons conseils de son ami Guy Latraverse qui l'a aidé à orchestrer sa sortie du monde de la solitude. Ça va se passer jeudi et vendredi soir prochains. Dans le cadre du festival Montréal en lumière.
«J'en ai un peu marre, a-t-il indiqué au Devoir pour justifier la dernière représentation de son spectacle intitulé Hier, aujourd'hui, demain. Je suis fatigué. J'ai l'impression de radoter. Et puis, j'ai envie de changer un peu. C'est un peu normal. À mon grand regret, je ne suis pas immortel. J'ai du mal à m'y faire. Mais dans le temps qui me reste, je veux maintenant vivre des choses qui me plaisent et ne pas m'attarder dans ce qui me déplaît.»
Désormais entré «dans les années courtes», dit-il, l'humoriste a, de toute évidence, mal à son clown. Mais il a aussi «mal aux autres», comme disait Jacques Brel, lorsqu'il passe à rebours toutes ses années d'engagement où il a, avec méthode et une plume à l'efficacité redoutable, dénoncé l'injustice sociale, l'obscurantisme, le racisme crasse, l'intolérance, le népotisme... ses grands sujets de prédilection.
Oui, de spectacles en émissions de télévision, de théâtres en grands écrans, ce comédien, acteur et amuseur a été conduit au sommet de la gloire, dans le reste de la francophonie du moins. Il a aussi frayé avec les hautes sphères du pouvoir -- c'était un intime de l'ex-président français François Mitterrand -- mais à l'approche de la ligne d'arrivée, son curriculum lui inspire parfois un commentaire lapidaire: «Tout ça pour ça!»
«C'est un peu candide, c'est vrai, mais quand on fait ce métier, on a l'ambition de changer le monde, un peu, explique-t-il le regard pétillant, le timbre de voix un peu rauque mais posé. Mais d'une certaine manière, j'ai l'impression d'avoir mieux réussi ma carrière que ma vie de citoyen.» Et l'humaniste en lui n'a pas l'air d'aimer vraiment ça.
«Je me suis battu, j'ai dénoncé, j'en ai même payé le prix, et aujourd'hui, après tout ça, j'ai peur: quel monde vais-je laisser à mes enfants? Un monde encore plus raciste, encore plus intolérant, où les inégalités perdurent et où les injustices sont insupportables. C'est un peu désolant.»
Rire, mais avec sérieux
Le portrait n'est pas jojo. Le constat d'échec est évident, tout comme d'ailleurs les artisans de ce grand malheur, un groupe de «têtes» dans lequel Sarkozy, Nicolas de son prénom et chef de son État, trouve facilement une place. «Ce petit singe de président et ses amis milliardaires, c'est une erreur de distribution, résume Bedos, la malice incrustée à la commissure des lèvres. C'est ma bête noire, c'est vrai. La haine n'est pas un sentiment qui m'est familier. Mais je n'ai pas envie de ce p'tit con. Il ne me mérite pas comme citoyen. Depuis qu'il est là, j'en arrive à remettre en question la démocratie.»
Pas de doute, l'homme veut certes se sortir de son one man show, mais il n'a pas l'intention d'arrêter de prendre l'humour avec le sérieux et le mordant à l'origine de sa popularité. «Pour qu'à l'avenir, le vote redevienne crédible», poursuit-il, pour s'acharner encore, par la bande, sur le conjoint d'une chanteuse d'origine italienne, «il faut relancer la structure civique à l'école, mais aussi changer les moyens de communication, comme la télévision», où bien trop de «douaniers culturels» officient, hypothéquant du coup l'avenir des générations futures et, pire, de l'humanité, selon lui.
Le concept semble administratif. Mais pour Bedos, on s'en doute, il a bien sûr des relents un tantinet subversifs. «C'est un des noeuds du problème de notre époque. Ces gens, qui décident de la programmation, tirent les gens vers le bas tout en prétendant bien connaître le public. Mais ils sont comme des vendeurs de drogue. Ils s'attaquent particulièrement à la jeunesse, à qui ils fourguent de la bêtise et de la crétinerie. Ils les abîment, culturellement. Et en bout de ligne, c'est la démocratie qui souffre de cet abaissement.»
Désabusé, «mais pas amer», cynique mais toujours à l'affût du coquin, dans ses journaux du matin comme dans les bulletins de nouvelles du soir, le drôle n'a toutefois pas envie de baisser les bras pour autant. «À l'avenir, c'est au théâtre [dans une pièce que son fils vient de lui écrire et qui devrait être présentée à Paris dans le courant de l'année] ou encore dans une émission de télé [que la chaîne privée Paris Première doit lui donner] que je vais continuer à prendre la parole», résume l'artiste. «C'est nécessaire. Il faut réapprendre à vivre autrement et remettre en question notre façon de consommer. Nous sommes devant trop de clivages. Avec l'échec du communisme, on a fait tomber le mur de Berlin. Mais maintenant, il faut se demander qui va faire tomber le mur de Wall Street?»
Il aurait pu être l'homme de la situation pour amorcer cette lourde tâche. Mais ses deux spectacles prévus à New York -- «en français», précise-t-il -- les 24 et 25 février prochain viennent d'être annulés pour des raisons techniques, résumant du coup son escapade nord-américaine à la seule métropole québécoise.
Un mal pour un bien puisque, avec un ordre du jour ainsi allégé, le septuagénaire -- qui vient tout juste de publier son premier roman, Le Jour et l'Heure (Stock) où, étrangement pour un début, la fin, la mort et le droit de mourir ont noirci les pages blanches -- va pouvoir concentrer plus facilement son énergie pour dénoncer la bêtise humaine.
«Je ne veux pas donner de leçons, dit-il. Mais les artistes, nous sommes là pour consoler et venger le public qui n'a pas la parole et du coup, nous avons le devoir de résister.» Une oeuvre de résistance, qui chez Bedos s'accompagne depuis des années de coups de gueule abrasifs et de mises en perspective vicieuses, mais savoureuses, qui se préparent à faire craquer les planches du Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. Dans quelques jours.


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