Génération J'ai l'doua

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L'absence du principe de hiérarchie amène les pires dérives

On apprenait hier qu’un « élève », terme désormais proscrit au profit de celui d’« apprenant » car il renverrait à un rapport hiérarchique –scandale !- entre le professeur et l’étudiant, mettait en demeure les autorités scolaires de Chicoutimi-Nord contre un règlement interne stipulant que l’emploi du cellulaire en classe pouvait mener à sa confiscation pour une période pouvant aller jusqu’à 24 heures.


Il faut tout d’abord reconnaitre que le jeune a du cran. L’école est une période d’apprentissage de la vie, et donc de compréhension de ses droits, de leurs origines, et de la nécessaire vigilance quant à leur défense. Mais elle représente aussi un moment pour apprendre ses devoirs, et de saisir que tout geste n’est pas sans conséquence. Il est aussi pleinement normal que nous ayons moins de droits quand nous sommes mineurs et quand nous nous trouvons au sein d’une institution d’enseignement. Plus on acquiert, avec le temps, de la maturité et de l’expérience de vie, plus on obtient de responsabilités, lesquelles sont les corollaires des droits.


Plusieurs réflexions s’imposent face à cette affaire.


La première, c’est que l’interdiction des cellulaires en classe s’impose, surtout depuis que ces derniers ne sont plus seulement des moyens pour téléphoner. Être en classe, c’est être en classe et ne pas être en train de jouer à des jeux ou de flâner sur internet. L’apprentissage nécessite de la concentration. La classe est également un lieu par excellence de socialisation, un moment avec ses camarades, et donc pas une occasion de vivre sa propre individualité sur son téléphone. Nous voulons des jeunes intelligents, pas des téléphones intelligents.


La seconde, c’est que la définition des droits ici semble très limitée à l’American way of life, soit à la possession d'e l'objet de consommation par excellence. Le cellulaire est si divinisé que des gens campent devant les magasins en attendant le plus récent jouet, programmé pour venir à expiration d’ici quelques années, pour que les masses courent à nouveau acheter le nouveau prototype. Il faudrait peut-être se calmer sur son cas. Suggestion pour les groupes d’amis qui vont souper ensemble (et pas avec eux-mêmes, soit leur téléphone) : mettez tous vos cellulaires au milieu de la table, et que le premier à y toucher paye la facture de tout le monde.


La troisième a trait à la justification de l’élève (Oups ! Apprenant...), qui évoquait le besoin, pour les patrons, de pouvoir contacter leurs employés en permanence. Il est triste de constater à quel point une partie de la jeunesse est mentalement totalement ubérisée, acceptant la précarité comme un état de fait parfaitement normal. Pour plusieurs membres de la jeune génération, il est pleinement normal de pouvoir être, en tout temps, mobilisé pour les besoins de son entreprise, et au Diable la vie sociale, amicale et familiale ! Les jeunes, êtres humains ou soldats de l’économie ?  Il faudrait envisager d’imiter le Danemark et d’établir un « droit à la déconnexion », c’est-à-dire de légiférer sur le droit du travailleur à ne pas répondre à ses patrons -par courriel, par appel ou par SMS- pendant ses temps libres.


La quatrième et dernière réflexion est liée au moyen employé par le jeune Vincent Duguay, celui de la mise en demeure contre une politique interne soi-disant inconstitutionnelle. Si la confiscation du téléphone pour un maximum de 24h est effectivement dure, est-il nécessaire de toujours aller pleurer dans les jupes des juges ? Il est triste qu’au sein d’une institution d’enseignement un étudiant se voit déjà comme un simple individu et non pas comme un membre d’une communauté. L’implication scolaire existe. Il y a normalement des délégués de classe, élus par leurs pairs, chargés de faire valoir le point de vue des élèves. Il y a aussi des associations de parents d’élèves qui pourraient sauter dans la mêlée. Les parents et les étudiants pourraient faire valoir aux professeurs que la punition est trop sévère, ce à quoi les professeurs répondraient en insistant sur le niveau absolument problématique de l’emploi des cellulaires en classe. Tous pourraient se comprendre, mettre de l’eau dans leur vin, et en arriver à un compromis. Ce serait là un bel apprentissage à mener des luttes, à en remporter certaines et à en perdre d’autres. La vraie vie, quoi !


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Simon-Pierre Savard-Tremblay179 articles

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Simon-Pierre Savard-Tremblay est sociologue de formation et enseigne dans cette discipline à l'Université Laval. Blogueur au Journal de Montréal et chroniqueur au journal La Vie agricole, à Radio VM et à CIBL, il est aussi président de Génération nationale, un organisme de réflexion sur l'État-nation. Il est l'auteur de Le souverainisme de province (Boréal, 2014) et de L'État succursale. La démission politique du Québec (VLB Éditeur, 2016).