GÉOPOLITIQUE

Espionnage systémique

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La création d'un service de contre-espionnage anti-Chinois


Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les artisans de France et d’Italie désespéraient de trouver le secret de la porcelaine chinoise, introduite en Europe après les voyages de Marco Polo au XIIIe siècle, puis importée plus systématiquement après ceux de Vasco de Gama (XVe et XVIe siècles).


Elle fut maladroitement copiée pendant des siècles, jusqu’à ce que des envoyés européens en Chine au XVIIIe siècle — qu’on appellerait aujourd’hui « espions industriels » — découvrent finalement le secret du kaolin, ce minerai argileux sans lequel il n’y a pas de vraie porcelaine.


Beaucoup plus tard, dans les années 1920, le nouveau régime communiste soviétique essaiera en vain de copier le succès phénoménal de Henry Ford et de ses voitures de série, en envoyant des espions à Detroit.



 

L’espionnage industriel ne date pas d’hier. Mais le pays qui inventa la porcelaine est également celui qui, à la fin du XXe siècle et au XXIe, l’a systématisé, en en faisant un ingrédient de son décollage économique après 1979, puis le secret de sa domination progressive du commerce mondial.


Il y a dix jours, la CIA a annoncé la formation d’une unité spéciale, le China Mission Center (ou « Centre des opérations sur la Chine »), vouée au contre-espionnage spécifique visant ce pays.


Selon son directeur, William Burns : « La plus importante menace géopolitique à laquelle nous sommes confrontés au XXIe siècle, c’est […] un gouvernement chinois de plus en plus hostile. »


Davantage que les tensions militaires dans le Pacifique, par exemple autour de Taïwan — menaces déjà traitées par une foule de services de renseignement, au Pentagone et ailleurs —, on parle ici de protéger l’État et l’économie des États-Unis.


La CIA, avec cette annonce, a mis en avant « le cyberespionnage et l’espionnage industriel », devenus — autant sinon plus que les chars et les sous-marins — le nerf de la « guerre du troisième type ».


La Chine de Deng Xiaoping copia systématiquement des procédés industriels simples des Occidentaux, lançant le premier Made in China dans les années 1980 et 1990. Plus récemment, en particulier sous Xi Jinping, elle est passée à la vitesse supérieure. Pékin est aujourd’hui accusé d’utiliser sa puissance économique et commerciale pour se livrer à de l’espionnage industriel de haut niveau.


Cet espionnage n’est plus celui de grand-papa. Une des grandes spécialités chinoises depuis vingt ans, c’est le variant appelé « vol de la propriété intellectuelle ». En le combinant à une application (presque) à sens unique de la liberté protégée par l’Organisation mondiale du commerce (où siège Pékin depuis 2001), on a l’une des clés du « secret chinois ».


Un usage systématique a été fait de l’activité des entreprises étrangères en Chine, des entreprises chinoises à l’étranger, pour capter et transférer de façon méthodique plans, concepts, procédés, produits, prototypes… avec un mot d’ordre : « On prend tout ! »


Il y a une myriade d’exemples de scientifiques, étudiants, employés chinois, stagiaires dans des entreprises, instituts ou universités à l’étranger… où l’on découvre qu’en parallèle, leur travail d’infiltration et de détournement était systématique.


En Australie, les exemples d’incursions chinoises sont innombrables. Au point que Canberra a opéré, depuis environ deux ans, un virage radical de sa politique de coopération avec la Chine, qui a culminé il y a un mois dans la fameuse annonce des sous-marins américains.


Aux États-Unis ? Juste depuis trois ans, on a compté par dizaines les cas d’arrestations et d’accusations d’espions chinois — dont certains avaient acquis la nationalité américaine — dans des entreprises de toutes sortes : informatique, biologie, transports, construction, armements. Et encore, on n’en a attrapé qu’une fraction !


Dans plusieurs pays occidentaux, il y a une prise de conscience du caractère « systémique » de cette captation de leur savoir, de leur technologie par le gouvernement chinois, par ses entreprises jamais totalement « privées ». Et par ses ressortissants : bons patriotes, mercenaires bien rémunérés… ou une combinaison des deux !



  

Un mot sur les cyberattaques… Dans ce domaine, il semble que les Chinois, depuis deux ou trois ans, aient beaucoup appris de leurs amis russes, précurseurs en la matière. En juillet dernier, les États-Unis, l’Union européenne, le Royaume-Uni, entre autres, avaient accusé ensemble la Chine de mener une campagne mondiale de cyberespionnage… constituant selon eux « une menace majeure pour la sécurité économique et nationale de nos pays ».


On le répète, les Chinois n’ont pas inventé l’espionnage industriel… mais Pékin l’a brillamment systématisé, en a fait un instrument stratégique et pas seulement économique, avec une fusion entre privé et public qui serait impossible ailleurs.


La Chine en a profité comme aucun État, aucun pays auparavant, probablement dans toute l’histoire de l’humanité.


Même si l’industrie et la recherche en Chine ont acquis, en 2021, une dynamique propre, et ne sont plus aussi tributaires de ce vol systématisé, l’époustouflant boom économique et technologique chinois depuis 25 ans… a beaucoup reposé sur l’espionnage devenu une seconde nature, voire un nouveau paradigme du XXIe siècle.


La mise sur pied d’une telle unité « spécifiquement chinoise » par la CIA procède aussi de la « découverte » tardive de cette réalité par les Occidentaux.



 

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com



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