Essais québécois - "Stéphane Dion. À contre-courant"

Docteur Stéphane et Mister Dion

Pour s'assurer que la sécession sera «un trou noir chargé d'incertitude», il prépare lui-même le trou et éteint les lumières.

"Stéphane Dion. À contre-courant"

Il m'arrive, parfois, de trouver Stéphane Dion sympathique. Ses attitudes d'universitaire studieux égaré en politique me charment. Son fédéralisme de combat heurte mes convictions les plus profondes, mais quelques traits de sa personnalité me rendent l'homme presque agréable à certains égards. La lecture de Stéphane Dion. À contre-courant, la biographie que lui consacre la journaliste canadienne-anglaise Linda Diebel, m'a permis de mieux comprendre mon ambivalence face à ce politicien atypique.

En 2006, au moment où il songe à se présenter à la direction du Parti libéral du Canada, Dion suscite le sourire de ses collaborateurs. «Comment, lui demande un de ceux-là qui connaît les contraintes d'une telle entreprise, crois-tu pouvoir devenir chef du Parti libéral?» Réponse de Dion: «C'est bien simple. Nous irons tous au congrès. Je ferai un discours, le meilleur discours dont je suis capable, et tout le monde votera pour moi.»
Ce volontarisme naïf résume une des plus belles facettes de la personnalité de Stéphane Dion. Homme d'idées, de débats, l'ancien universitaire est, en effet, à contre-courant du traditionnel jeu politicien. Il n'aime pas les mondanités, les tractations purement stratégiques ne sont pas son fort et il croit sincèrement que, dans une lutte semblable, le meilleur peut et doit gagner. Beaucoup, à l'époque, s'en moqueront. Le 2 décembre 2006, à la surprise générale, il deviendra chef du Parti libéral du Canada.
Membre du PQ
En 1976, pourtant, le jeune cégépien avait fêté la victoire des péquistes. Après une enfance un peu difficile («J'étais en guerre contre le monde entier»), Dion découvre les joies de l'étude au cégep F.-X.-Garneau et est subjugué par les discours de Claude Charron. Il a sa carte de membre du PQ et une affiche de Lévesque dans sa chambre! Pendant ce temps, son père, le célèbre politologue Léon Dion, est au téléphone avec Robert Bourassa. Les discussions père-fils sur la question nationale convaincront toutefois ce dernier de s'éloigner du PQ.
À l'Université Laval, Dion suit les cours de son père au bac et consacre son mémoire de maîtrise... au PQ. En 1983, exilé à Paris avec sa conjointe Janine Krieber, spécialiste des relations internationales, il rédige sa thèse de doctorat sous la direction du sociologue Michel Crozier. Elle porte sur les communes socialistes et communistes autour de Paris. Dion sera donc le digne fils de son père.
Engagé comme professeur d'administration publique à l'Université de Montréal en 1984, Dion, nous apprend Diebel, aime bien ses rôles de chercheur et d'érudit, mais il chérit particulièrement celui de pédagogue. Encore aujourd'hui, «il se froisserait si quelqu'un suggérait qu'il n'était pas un bon pédagogue». L'était-il? On a retenu de lui qu'il était clair, mais sans charisme.
Ces éléments résument la première partie du parcours de Dion. Fils réfractaire d'un politologue célèbre, il a finalement marché dans les pas de ce dernier avec succès. Linda Diebel ajoute au portrait quelques informations qui humanisent le personnage. On apprend ainsi qu'il est daltonien, fou de hockey et de pêche, qu'il a l'estomac fragile (bienvenue dans le club!), qu'il n'a pas le sens pratique sur le plan domestique (encore bienvenue!), sauf à titre de père de la petite Péruvienne qu'il a adoptée, et que son anglais est fragile (pour la dernière fois, welcome!). Dion, jusque-là, apparaît en intellectuel québécois plutôt effacé, loin des cercles du pouvoir et entièrement dédié à la réflexion. J'aurais pu, je crois, être son ami.
Le champion du fédéralisme
Invité à l'institut Brookings de Washington en 1991, Dion reçoit le mandat d'expliquer la tumultueuse situation canado-québécoise de l'époque aux universitaires américains. C'est là, affirme-t-il, qu'il a vraiment eu la révélation qu'il était fédéraliste. Son argumentation, une sorte de trudeauisme soft, ne brille pas par son originalité. Il trouve des vertus à «l'existence de deux différentes sources de pouvoir gouvernemental», rejette la thèse des dédoublements improductifs et celle du déséquilibre fiscal. À l'époque, il reconnaît toutefois la nécessité d'un amendement constitutionnel pour donner au Québec «le devoir de protéger le caractère francophone de la province». Il s'agit, pour lui, d'un minimum. En 2007, il reniera même cette demande.
Lors de la campagne référendaire de 1995, il s'impose «comme le champion du fédéralisme au Québec», mais il se retrouve au coeur d'une polémique quand on lui attribue, à tort semble-t-il, une phrase selon laquelle le Canada anglais devrait «faire souffrir» le Québec si le OUI l'emportait. L'avenir allait montrer que si la lettre de cette formule ne lui appartenait pas en propre, son esprit lui convenait parfaitement.
Appelé par Jean Chrétien, en décembre 1995, à faire partie du gouvernement canadien comme «ministre de l'unité» («Tu ferais une terrible erreur» en acceptant, lui aurait dit son père), Stéphane Dion deviendra un croisé du fédéralisme dur. À la faveur de la «grave erreur» de Lucien Bouchard, qui n'aurait pas su profiter de la désorganisation fédérale pour relancer le processus référendaire, Dion rejettera le fédéralisme d'accommodement (il s'agit en fait du fameux plan A qui n'a jamais vraiment existé) et jouera la carte du fédéralisme d'intimidation drapé dans le manteau de la clarté.
Il évoquera, avec une logique simpliste, le spectre de la partition et promulguera sa fameuse Loi sur la clarté, qui n'est rien d'autre qu'un cadenas constitutionnel. L'homme de la rigueur des idées se transformera en homme de la rigueur tout court en imposant froidement à ceux qui veulent démocratiquement quitter le Canada les lois de ce pays qu'ils refusent dans son état actuel. Pis encore, il appellera «clarté» le fait, pour le gouvernement canadien, de se prononcer a posteriori sur ce que signifie une majorité claire. Devenu Mister Dion, le docteur Stéphane n'est plus sympathique du tout et ses idées donnent mal à l'estomac à tous les démocrates québécois. Pour s'assurer que la sécession sera «un trou noir chargé d'incertitude», il prépare lui-même le trou et éteint les lumières.
Informative, rythmée et jamais ennuyante, cette biographie n'est pas sans défauts. Diebel affirme, par exemple, que Parizeau a démissionné l'année suivant le référendum, ce qui est faux. Elle présente Claude Ryan comme l'éditeur du Devoir en 1998, avant de le présenter correctement plus tard. Elle situe un texte de Jean-François Lisée «au début de 2006» alors qu'il date, comme la note l'indique, du début de 2007. Elle affirme, enfin, que Dion a fêté la victoire du PQ en 1976 et prétend, deux pages plus loin, qu'il a cessé d'être indépendantiste après avoir pris une brosse pendant la campagne. Ces quelques erreurs, toutefois, n'entachent pas gravement la qualité d'ensemble de cet ouvrage.
louiscornellier@ipcommunications.ca
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Stéphane Dion. À contre-courant
Linda Diebel
Traduit de l'anglais par Marie-Luce Constant
Éditions de l'Homme
Montréal, 2007, 336 pages


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