Des migrants mal formés envoyés au coeur du chaos des CHSLD

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L'importation du tiers-monde incapable de parler ni français ni anglais sert les intérêts des patrons, pas de la population


Après une très longue journée dans un CHSLD de Montréal, Debby (nom fictif) énumère d’une voix fatiguée la longue liste d’établissements où elle a travaillé depuis février comme préposée. « Parfois, c’était un jour ici, un jour là, une semaine. » Au bout de sept noms, elle s’arrête et rit nerveusement.




Arrivée par le chemin Roxham en provenance d’Haïti l’automne passé, cette demandeuse d’asile n’avait pas beaucoup d’autres choix pour travailler que d’intégrer une agence de placement.



Chez nous à Haïti, c’est une responsabilité de prendre soin des personnes âgées. En arrivant au Canada, j’avais vu la pénurie de préposés.


Debby, une demandeuse d’asile, préposée dans les CHSLD


Depuis le début de la crise, elle retrouve quotidiennement d’autres collègues, venant d’agences. Parfois, sur le même étage, ces travailleurs n’appartenant pas à l’établissement sont majoritaires.


Ces derniers mois, l’activité de ces agences de placement a explosé pour combler les trous béants dans les effectifs du réseau de la santé, au fur et à mesure que les employés habituels s’absentaient.


En plein coeur de la crise de la COVID-19, des travailleurs migrants, au statut parfois très précaire, ont été déplacés de CHSLD en CHSLD par des agences de placement avec des missions qui dépassaient leurs compétences, au détriment de leur sécurité et de celle des autres.


Je peux faire au moins deux ou trois CHSLD dans une semaine, raconte une autre préposée haïtienne, qui a elle aussi requis l’anonymat, puisque sa demande d’asile est toujours en cours de traitement.


Quand un milieu se stabilise, alors on envoie les travailleurs d’agences où ça crie pour calmer le jeu, explique le gestionnaire d’un CISSS de la région de Montréal. La majorité des CISSS et des CIUSSS affirment pourtant avoir mis fin à ces déplacements ou les limiter au maximum.


Il y a eu un laisser-aller au niveau des agences, surtout à fin mars-début avril, reconnaît le propriétaire du CHSLD Résidence du bonheur, à Laval, et président de l’association des établissements privés, Michel Nardella.



Des agences envoyaient leurs travailleurs à gauche et à droite, ils ont eu le temps de faire des contaminations.


Michel Nardella, président de l’association des établissements privés


Manque d’encadrement et de formation


Une préposée en combinaison et visière, dehors

L'urgence de la pandémie n'a pas donné le temps à certains préposés d'agence de se familiariser avec leurs nouveaux milieux de travail.


Photo : Evan Tsuyoshi Mitsui/CBC




Ils sont catapultés sans formation en prévention des infections, sans savoir dans quel type de zone ils vont travailler, déplore le président du Syndicat des travailleuses et travailleurs du CIUSSS du Nord-de-l’île-de-Montréal, Alexandre Paquet.


Il raconte que dans un établissement du Nord de Montréal, des préposés à l’entretien ménager ne parlant pas français ont été envoyés pour décontaminer un ascenseur, mais personne n’était capable de communiquer avec eux en espagnol ou en anglais pour leur expliquer précisément quoi faire. L'ascenseur n’a pas été décontaminé.


Le responsable de l’entretien ménager d’un groupe de CHSLD privés, qui a remis sa démission dans les derniers jours, a été excédé par son expérience avec des travailleurs d'agences : Un jour, on s’est aperçu que le hall d’entrée n’avait pas été décontaminé depuis deux semaines.


Ce témoin a requis l’anonymat, par crainte de poursuite de son ancien employeur. Il estime que les préposés à l’entretien des agences n’aidaient pas, au contraire, ils nuisaient.



On essayait de diriger ces gens qui ne comprenaient rien parce qu’ils ne parlaient ni français ni anglais. C’était un chaos logistique.


Responsable de l’entretien ménager démissionnaire


On a fermé les yeux sur pas mal de choses, admet le gestionnaire de CISSS.


Ce dernier reconnaît que des employés d’agences ne respectaient pas les normes professionnelles et que la santé-sécurité a été parfois compromise. En temps normal, on les aurait retirés, mais là on les garde. Sauf si c’est carrément dangereux.


On est dans l’urgence tout le temps, il manque de monde partout, raconte ce cadre. Il n’y a pas d’orientation, on ne leur dit rien, on ne s’aide pas. Idéalement, on devrait prendre 15-20 minutes pour leur montrer le CHSLD, les présenter aux autres, on n’a même plus le temps de faire ça.


Tellement débordées de demandes du réseau, plusieurs agences nous ont confirmé ne pas avoir eu le temps de proposer à leurs employés des journées de familiarisation avec les établissements où ils étaient envoyés, ce qui se fait en temps normal.


Des travailleurs cachent leurs symptômes


Des agents de sécurité

Les agents de sécurité font partie des emplois offerts par les agences de placement.


Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers




Des agents de sécurité sont formés en 83 secondes, regrette Michel Nardella de l’Association des établissements de longue durée privés du Québec. Ces agents sont importants pour assurer le respect de certaines mesures sanitaires à l’entrée des CHSLD.


Certains employés d’agences ne sont même pas formés pour enfiler ou enlever le matériel de manière sécuritaire. Ils gardent le même linge d’un établissement à l’autre, explique la chercheuse du Département des relations industrielles de l’Université Laval, Aline Lechaume, qui a interrogé de nombreux employés d’agences dans le cadre de ses recherches.


Des travailleurs nous ont confié des faits similaires. Surtout au début, c’était pas très correct, souligne une préposée. Selon Debby, les établissements ne voulaient pas gaspiller les équipements disponibles.


Le statut précaire de ces migrants et la crainte de perdre leur emploi, en cas de plaintes, ont également joué un rôle important.


Des travailleurs n’ont pas déclaré les symptômes, ils avaient peur, ne disaient rien ou on leur disait de ne rien dire et de porter un masque. Et ils étaient trimbalés de résidence en résidence, dit Aline Lechaume.



Si on avait voulu propager le virus, on n’aurait pas pu faire mieux. C’est triste.


Aline Lechaume, professeure à l’Université Laval


Dans leur rapport sur le CHSLD Réal-Morel de Montréal, les Forces armées canadiennes constatent qu’en raison de l’absence du personnel, il était difficile de guider correctement les employés temporaires au sein de leur établissement. Même des employés parlant français avaient du mal à comprendre les procédures pour éviter la contamination.


Les CISSS et les CIUSSS qui ont accepté de répondre à nos questions assurent avoir le même niveau d’exigence pour leurs travailleurs d’agences que pour les autres. Certains ont mis en place des initiatives pour mieux les accompagner.


Dans l’Ouest-de-l’île-de-Montréal, le CIUSSS affirme leur donner une formation sur les équipements de protection et la désinfection et s’assurer qu’un interprète de l'agence soit sur place pour faire la traduction le cas échéant.


Le CIUSSS du Nord-de-l’île-de-Montréal explique offrir une orientation en jumelage sur le terrain avec un employé permanent et s’assurer que les consignes sont bien comprises.


De 20 à 30 agences font régulièrement affaire avec le réseau de la santé et participent aux appels d’offres publics. Nous avons contacté plusieurs de ces entreprises bien établies, depuis de nombreuses années, et elles nous ont toutes affirmé respecter les mêmes normes que le réseau public pour ce qui est du recrutement, de la formation et des salaires.


Elles regrettent en revanche que les établissements aient recours à d’autres agences « opportunistes », parfois nées de la pandémie et qui nuisent à leur réputation.


De plus en plus d'agences


Les agences de placement offrent toutes sortes de services aux réseaux de la santé comme ceux d'hygiène-salubrité.

Les agences de placement offrent toutes sortes de services au réseau de la santé comme ceux d'hygiène-salubrité.


Photo : Shutterstock / Dmitry Kalinovsky




On voit maintenant des agences qui poussent comme des champignons. Il y en a qui n’ont pas de frais fixes et dans six mois vont disparaître, indique Jean-François Désilets, PDG de l’agence Code Bleu, qui obtient régulièrement des contrats publics.


Il y en a de toutes les tailles. Parfois microscopiques ou des agences internationales, détaille la professeure de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) Dalia Gesualdi-Fecteau, experte dans le domaine des travailleurs migrants.



Il y a des agences qui sont créées dans un sous-sol, d’autres qui s’affichent uniquement sur les réseaux sociaux. Des agences à numéro, il y en a plein.


Aline Lechaume, professeure à l’Université Laval


Depuis le début de l’année, ces agences ont l’obligation d’avoir un permis délivré par la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).


À l’heure actuelle, cette commission gouvernementale a délivré 450 permis à des agences de placement de personnel et plus de 150 à des agences de recrutement de travailleurs étrangers temporaires. Le traitement d’autres demandes se poursuit.


Québec ne connaît pas le nombre de travailleurs d’agences dans la santé


Le ministère de la Santé admet ignorer le nombre de travailleurs d’agences actuellement mobilisés dans le réseau pour tenter de juguler la pénurie de main-d’oeuvre.


Les CISSS et les CIUSSS avaient des données plus ou moins précises à nous fournir. Par exemple, ces chiffres ne prennent pas en compte les employés d’agences dans les établissements privés, où chacun peut traiter librement avec des firmes.



Des agences spécialisées en travailleurs migrants


Stéphan Reichhold, le directeur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), se souvient quant à lui de l’arrivée massive des migrants en 2017 et 2018.


Au stade olympique ou dans les centres d’hébergement, lors de l’arrivée des demandeurs d’asile, des représentants d’agences rôdaient autour pour donner des cartes [...] Il y a des corrects, mais aussi des crapuleux, dit-il.


Certaines ont développé une expertise selon l’origine et le genre. Elles recrutent uniquement des Haïtiens, des Congolais ou des Nigérians, affirme Yannick Boucher, anthropologue et directeur des services aux personnes immigrantes pour l’organisme ALPA.


Légal d'engager des demandeurs d'asile


Des demandeurs d'asile arrivent au stade olympique.

Des demandeurs d'asile arrivent au stade olympique en septembre 2017.


Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz




Les agences de placement ont le droit d’embaucher des demandeurs d’asile, puisque ces derniers peuvent bénéficier d’un permis de travail après leur arrivée au Canada.


L’Agence Service JOJO en emploie, mais uniquement des francophones, affirme sa responsable Johanne Mésumard.



Il faut qu’ils parlent français, sinon comment vont-ils faire pour comprendre les résidents?


Johanne Mésumard, responsable de Service JOJO


Elle a été très sollicitée dans les dernières semaines, beaucoup par des CHSLD privés, mais aussi publics.


Johanne Mésumard assure qu’elle recrute des travailleurs avec l'ensemble des formations à jour, autant que possible.


À Montréal-Nord, l’agence Solution Plus nous a tenu des propos similaires, en spécifiant qu’une formation aux préposés est « obligatoire » pour aller sur le terrain, mais qu’il arrive néanmoins que des travailleurs suivent ces cours ultérieurement.


Pour pouvoir proposer leurs services à des établissements de santé, ces agences font parfois affaire directement avec des centres privés, qui vont délivrer des formations de préposé aux bénéficiaires.


Mounir Dhif dirige le centre de formation Les Remparts, dans l’Est de Montréal, où Debby a étudié. Ce centre privé est l’une des voies d’accès à ces immigrants, en quête de travail. Les demandeurs d’asile, majoritairement haïtiens, représentent 95 % de sa clientèle.



Les demandeurs d’asile n’ont pas le droit d’étudier dans le système public québécois, alors on est un moyen pour les intégrer dans le système.


Mounir Dif, responsable du centre de formation Les Remparts


L’agence, c’est la seule planche de salut des demandeurs d’asile. Ils ne peuvent rien revendiquer, c’est la précarité à son paroxysme. Heureusement, toutes ne sont pas des rapaces, jure Wilner Cayo, président du regroupement Debout pour la dignité, qui a lancé un appel pour régulariser le statut de ces immigrants. Un message entendu par François Legault.


C’est vraiment difficile, confie une autre demandeuse d’asile. On peut être payé 13 $ ou 14 $ et on ne peut pas postuler ailleurs, notre statut nous bloque. Plusieurs agences ont essayé de me recruter, mais elles ne paient pas bien. Moi, je vais aider, rendre à ce pays ce qu’il m’a donné, ajoute cette femme venue d’Algérie.


Nous, on leur conseille de ne pas passer par des agences. On essaie de décourager ces dames de le faire, mais on sait que parfois elles n’ont pas le choix, reconnaît Marjorie Villefranche, directrice de la Maison d’Haïti.


Des agences partie intégrante du réseau


Logo de l'agence Code Bleu

L'agence Code Bleu fait affaire avec le réseau de la santé à travers des appels d'offres publics.


Photo : Code Bleu




Initialement, ces agences devaient combler un manque ponctuel de personnel. Ce n’est plus le cas, spécifie la professeure Dalia Gesualdi-Fecteau.



Ces agences font partie de l’organisation du domaine de la santé. Elles sont devenues des acteurs incontournables pour que le système fonctionne, et c’est là le problème.


Dalia Gesualdi-Fecteau, professeure à l’UQAM


On était là pour combler des besoins, pas pour de longs mandats, rappelle Jean-François Désilets, le PDG de l'agence Code Bleu.


Le ministère de la Santé du Québec explique que les établissements ont la possibilité de passer par des agences pour pourvoir des postes, mais avant, ils doivent avoir épuisé l’ensemble de ses listes de personnel déjà à l’emploi.


Le gouvernement leur demande de privilégier l’embauche de préposés aux bénéficiaires ayant suivi la formation Assistance à la personne en établissement et à domicile (APED) menant au diplôme d’études professionnelles (DEP).


Le président de l’Association des établissements de longue durée privés du Québec, Michel Nardella, aimerait quant à lui que Québec impose un test de français aux employés d’agences.


Des règles, mais aucune enquête


Depuis le 1er janvier, en plus de devoir détenir un permis, les agences ont l’obligation de verser un salaire au moins égal à celui accordé par les établissements à leurs employés.


Or, dans les faits, ce ne serait pas toujours le cas. Des établissements se tournent vers d’autres agences qui parfois n’ont pas de permis, car on n’arrive pas à répondre à la demande, déplore Jean-François Désilets.


Le problème, selon lui, c’est qu’il n’y a pas d’enquête. Ça entraîne des répercussions, car des agences savent qu’il n’y a pas de vérifications. On espère que le gouvernement fera un suivi.


La CNESST admet qu’aucune vérification ne semble avoir été faite ces derniers mois.



Dans le cadre de la reprise des activités économiques au Québec, la CNESST amorcera des vérifications de ces nouvelles dispositions et entend ainsi assurer un encadrement serré du réseau des agences.


Nicolas Begin, porte-parole de la CNESST


Il faut une réflexion structurelle sur le rôle des agences de placement, soutient la professeure Dalia Gesualdi-Fecteau.


Ce n’est pas l’agence comme telle le problème, mais leur utilisation, dit Jean-François Houle, vice-président de la CSN du CISSS de Laval.


Il y a eu une espèce d’aveuglement volontaire ces dernières années, avec la pression du milieu économique, les besoins de main-d’oeuvre. Maintenant, ces problèmes sont connus. Il y a une nécessité de regarder ces zones d’ombre, avance Jérémie Duhamel, chercheur à l’Institut de recherche sur l’intégration professionnelle des immigrants.


Mi-mai, le gouvernement Legault a néanmoins serré la vis, par le biais d’un arrêté ministériel, en décidant de fixer un plafond sur les factures envoyées par ces agences. Face à cette rareté de main-d’oeuvre, et au plus fort de la crise, certaines agences débauchaient des travailleurs d’agences concurrentes et gonflaient leurs prix facturés au réseau de la santé.


Debby, la préposée réfugiée d’Haïti, a fini par attraper la COVID-19. Elle a dû rester chez elle, trois semaines, sans salaire.


Je l’ai pogné au travail, j’avais pas assez d’équipement. Il fallait réutiliser ce qu’on avait, se remémore-t-elle. C’est vraiment pas juste.


Les employés d’agence n’ont pas d’assurances collectives ni de régimes de retraite. Ils n’ont pas droit non plus aux primes COVID offertes par le gouvernement.