Des intérêts mal servis

17. Actualité archives 2007


Chaque fois qu'un premier ministre canadien se rend en Chine, il subit une pression immense pour soulever la question des droits de la personne. Jean Chrétien y a été soumis, Paul Martin aussi et Stephen Harper n'y a pas échappé. Par conséquent, et peu importe ce qu'en pensent les milieux d'affaires, on ne peut le blâmer d'avoir tenu à en discuter avec son vis-à-vis chinois lors de sa participation au sommet de l'APEC la fin de semaine dernière.
Les conservateurs ne viennent pas de découvrir le problème des droits de la personne en Chine. C'est une question qu'ils ont souvent abordée aux Communes durant le règne libéral. Chaque fois que Jean Chrétien a pris la tête d'une tournée d'Équipe Canada en Chine, ils ont insisté pour qu'il parle de droits de la personne, du sort des membres du Falun Gong, des dissidents politiques, de la démocratie à Hong Kong. Quand est venu le temps de débattre de l'accès de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce, les alliancistes ont donné leur appui, mais avec un bémol, en raison du manque de respect des droits humains en Chine.
Comment expliquer alors la volée de critiques à l'endroit du premier ministre? Où est le problème? Dans la méthode, tout simplement, et cela va bien au-delà de son traitement méprisant de la presse canadienne. Stephen Harper a tort de croire qu'il fait preuve de plus de fermeté que les libéraux face à la Chine uniquement parce qu'il affirme dans son avion en route pour Hanoi que les Canadiens n'accepteraient pas qu'il troque leurs valeurs pour «le tout puissant dollar». En prenant publiquement les Chinois à rebrousse-poil, cependant, il n'a fait que se priver d'une véritable occasion de parler dans le blanc des yeux du président chinois Hu Jintao. Il a dû se contenter d'un bref entretien de 15 minutes, en attendant le début d'une réception. Au bout du compte, il n'a pu qu'effleurer le sujet, y compris celui de la détention du Canadien d'origine ouzbèke Huseyn Celil, détenu sans accès aux services consulaires canadiens.
M. Harper en est sorti sans assurance aucune sur son sort. Le ministre des Affaires étrangères, Peter MacKay, a tenté de faire croire le contraire lundi, mais la promesse chinoise de ne pas avoir recours à la peine de mort a été faite il y a quelques mois aux autorités ouzbèkes, pas canadiennes.
Les libéraux ont à plusieurs occasions fait preuve de mollesse face aux Chinois. Il est toutefois difficile de croire que l'approche Harper soit plus efficace que les rencontres bilatérales que les libéraux, et les progressistes-conservateurs avant eux, ont multipliées avec les Chinois. Taper sur la table bien à l'abri dans son Airbus n'aura jamais l'effet d'un discours comme celui prononcé par Jean Chrétien en février 2001 devant les étudiants de la East China University of Politics.
«Les vrais amis n'hésitent jamais à se dire ce qu'ils pensent des sujets qui leur tiennent à coeur. Aussi, en tant qu'ami, je dois vous dire que les Canadiens sont inquiets quand ils entendent parler d'entraves à la liberté d'expression en Chine. Ou qu'ils entendent dire que des gens sont emprisonnés et mal traités pour avoir observé leurs croyances religieuses. Ces échos heurtent nos convictions les plus profondes», avait entre autres dit M. Chrétien. À visage découvert, devant tout le monde et en Chine même. Les choses n'ont pas nécessairement bougé depuis, malgré ce qu'en disait hier l'ambassadeur chinois au Canada, Lu Shumin, mais on peut parier sans trop de danger qu'elles ne bougeront pas davantage après la rencontre Harper-Hu à Hanoi.
Depuis leur élection, les conservateurs ont géré la relation sino-canadienne avec une maladresse digne d'un éléphant dans un magasin de porcelaine. L'ambassadeur chinois au Canada a dû attendre des mois avant de pouvoir rencontrer le ministre des Affaires étrangères, Peter MacKay. Le partenariat stratégique conclu entre les deux pays en 2005 est pratiquement resté lettre morte. Les petits irritants ne font que se multiplier, semant l'inquiétude parmi les gens d'affaires. C'est que la Chine est maintenant le deuxième partenaire commercial du Canada et son économie connaît une des croissances les plus rapides au monde. Les autorités chinoises, elles, ont bien pris note.
«Apprendre l'un de l'autre, dans le respect et la tolérance, peut davantage mener à un progrès commun et productif et à la prospérité que se faire distant et se montrer du doigt», déclarait hier l'ambassadeur Lu devant les convives du Cercle canadien d'Ottawa, précisant plus tard qu'il ne visait pas le Canada en particulier. Malgré cette remontrance toute diplomatique mais inhabituelle, malgré les critiques de chefs d'entreprise, le ministre de l'Industrie, Maxime Bernier, lui, ne voit pas de problème. «It's business as usual», disait-il hier.
Le cas chinois n'est pas unique. Les conservateurs semblent traiter avec sérieux leurs relations avec les États-Unis, la Grande-Bretagne et l'Australie, mais le reste de la politique étrangère est mené de façon improductive ou improvisée. La Chine réunit toutes ces conditions. La guerre au Liban de l'été dernier a mis en lumière une vision sans nuance de la situation au Moyen-Orient. Là encore, c'est en vol vers le sommet du G8 que M. Harper avait jugé «mesurée» la réplique israélienne. Il s'était ensuite refermé comme une huître, boudant les médias canadiens.
Stephen Harper aime projeter l'image d'un homme de principes, mais il oublie ces nuances nécessaires à la conduite des affaires diplomatiques. Pis, la plupart des dossiers semblent pilotés avec en tête les intérêts, non pas canadiens, mais électoraux des conservateurs. Les déclarations de Harper à la presse à bord de son avion sont des messages pour consommation interne. Pour plaire à la communauté juive, à l'imposante communauté chinoise de Vancouver et de Toronto, à la droite religieuse.
Pour envenimer le tout, le premier ministre, tout comme son personnel, est aveuglé par une antipathie maladive à l'endroit des médias, ce qui le rend incapable de communiquer son message. Une faiblesse que les autres pays présents à Hanoi ont su habilement exploiter en offrant en primeur leur version des faits aux journalistes canadiens. Un état de fait qui a accentué l'impression d'amateurisme.
mcornellier@ledevoir.com


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