Solidaires ou lucides?

CROP a esquivé les motifs de fond des citoyens

Solidaires vs Lucides - sondage CROP

Le sondage que CROP vient de rendre public, qui révèle que la grande majorité des Québécois (57 %) sont plutôt «solidaires», c'est-à-dire social-démocrates, que «lucides», c'est-à-dire de tendance plutôt conservatrice, est sujet à controverse. En effet, il n'explique pas du tout cette majorité stupéfiante des solidaires.
Les sondages ne donnent pas toujours l'heure juste, car ils oublient souvent de poser des questions sur le contexte et les valeurs des répondants. Il s'ensuit que les opinions rapportées sont hors contexte et ne signifient pas nécessairement ce qu'on essaie de leur faire dire.
Ce n'est pas la première fois que CROP commet ce genre d'impair. Au référendum de 1995, ses recherches avaient laissé croire qu'il suffisait de promettre aux Québécois qu'ils retiendraient plusieurs de leurs attributs canadiens pour que l'indépendance passe comme une balle. L'an dernier, la firme a dit que les Canadiens préféraient avoir de l'action dans le domaine environnemental plutôt que de n'entendre parler que de Kyoto, une autre donnée incomplète qui explique peut-être les gaffes du gouvernement conservateur.
Ce qui a changé
Le conflit entre les «lucides» et les «solidaires» est de la même eau. On en fait un simple débat sur la social-démocratie alors que les motifs fondamentaux (ceux des «lucides» à tout le moins) réfèrent à un univers économique et attitudinal qui a beaucoup changé.
Le marketing privé tient beaucoup plus compte du contexte. Dans le privé, en effet, les facteurs de préférence pour la consommation, autres qu'immédiats, sont nombreux: affirmation de soi, cocooning, mode, protection de l'environnement, etc. Ces motifs de fond sont analysés et modélisés pour comprendre le marché et les différents segments auxquels on s'adresse. Les sondages politiques devraient faire de même. Mais en général, ils ne le font pas. Le sondage politique tient plutôt de la méthode du recensement, qui postule que les citoyens partagent les mêmes valeurs et font des choix simples basés sur le «gros bon sens». C'est une vision pour le moins réductrice car, en politique, les motifs de fond abondent.
Dans un tel contexte, le nombre anormal de «solidaires» au Québec découvert par CROP, alors que le taux se situe à 29 % dans les autres provinces, ne s'explique pas par les motifs immédiats, à moins de postuler implicitement que les «solidaires» québécois sont immatures ou incultes par rapport aux «lucides», ce que suggère subtilement le président de CROP, Alain Giguère, en démontrant que ce sont surtout les jeunes manquant d'expérience qui sont les «solidaires».
L'univers de référence
L'autre hypothèse, plus valide, est que l'univers de référence des Québécois diffère en plusieurs points de celui du recensement. Sans le savoir, CROP a imposé à ses répondants un cadre de citoyen ordinaire qui n'est pas nécessairement le leur. Il les a forcés à répondre dans des termes et des modalités qu'ils n'ont pas choisis.
Ce que CROP aurait dû faire, c'est une analyse motivationnelle: poser des questions sur les valeurs, les enjeux et la perception du contexte. Il aurait alors découvert une nouvelle explication à l'anomalie des «solidaires» au Québec, fondée sur deux grandes tendances.
Les Québécois ne voient plus l'économie comme auparavant. Tout d'abord, le concept de développement économique a été remplacé par le développement tout court, une nouvelle approche qui inclut l'environnement et la capacité collective de nous illustrer à la face du monde. Également, le contexte économique est vu comme étant risqué au point de vue compétitif. Et finalement, les temps sont durs au Québec, se calculant souvent en fermetures, en déclin économique et en surreprésentation des classes pauvres.
Dans ce contexte, la majorité des gens vont demander que l'État établisse un programme détaillé pour faire face à la situation. C'est une approche que sera plus porté à faire un État social-démocrate qu'un État «lucide» fait surtout de volontarisme et de laisser-faire.
Les nouvelles valeurs d'affirmation
Mais c'est surtout au chapitre des valeurs de fond que l'opinion publique québécoise se démarque de façon percutante. La valeur dominante n'est plus le citoyen qui voit à son affaire mais bien le peuple québécois lui-même.
En effet, près de 50 % des citoyens croient que l'enjeu dominant de notre société est le développement et la promotion du peuple sous différentes formes. En corollaire, une autre nouvelle valeur incontournable et postmoderne: l'idée selon laquelle le citoyen est la pierre angulaire de la société. Le citoyen est le moteur de la société et le sujet de tous les droits.
En définitive, le terme «solidaire» réfère implicitement à un esprit de corps national. Il s'agit de se serrer les coudes devant les défis qui nous attendent. La pierre angulaire n'est pas l'argent, anonyme et sans direction, mais le citoyen, qui doit être ménagé et appuyé par l'État. Dans ce contexte, l'attitude de fond des «solidaires» réfère à un projet de société pertinent alors que les «lucides» raisonnent comme des actuaires.


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé