«Correspondance»: Amédée Papineau, le rouge ultime

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Le fils de Papineau s'est converti au protestantisme : le libéralisme mène au monde anglo-protestant

Aux élections de 1863 au Canada-Est (futur Québec) et en 1867, juste après la Confédération au Québec naissant, les conservateurs modérés, dits les réformistes, et les purs conservateurs l’emportent sur les rouges (libéraux radicaux héritiers de Louis-Joseph Papineau) qui s’étaient opposés à la création du régime fédéral. Encore plus radical qu’eux, Amédée, fils aîné du bien connu Louis-Joseph Papineau, critique leur défaite et « l’ignominie » de leur « imbécillité ».


Amédée Papineau (1819-1903) exprima sa colère le 8 septembre 1867 dans une lettre à son père que l’infatigable chercheur Georges Aubin publie, avec introduction et notes, dans l’un des deux derniers volumes qui complètent la vaste série de la correspondance et des autres inédits exhumés pour faire découvrir le plus original des patriotes de 1837-1838. Marié à une Américaine, il conforta le plus célèbre des Papineau dans le républicanisme inspiré des États-Unis et avec lui rêva d’un progressisme unificateur du Nouveau Monde.


Au lieu d’être un acteur capital des événements, comme l’avait été son père, grand parlementaire et chef politique des patriotes,Amédée Papineau en est l’observateur critique. Ce protonotaire de Montréal, héritier de la seigneurie familiale en Outaouais, mène une vie rangée et à l’abri du tumulte politique. Il a eu le temps de s’opposer vainement à l’abolition du système seigneurial pour des raisons financières familiales, mais en prétextant de la valeur sociale d’une tradition issue de la Nouvelle-France.


Malgré le côté confortable et même intéressé de la situation d’Amédée Papineau, sa correspondance témoigne d’un idéalisme politique qui permet de mieux mesurer la gravité de la sujétion des Canadiens, héritiers culturels précisément de cette colonie française de jadis, devenue en 1760 possession britannique. Le franc-tireur, l’un des fondateurs en 1844 de l’Institut canadien, sorte d’université populaire progressiste et bête noire d’un clergé loyal à la Couronne anglaise, traite les rouges de « crétins chercheurs de places ».



Ce purisme idéologique étonne chez celui qui apparaissait comme le plus rouge des rouges et qui semble devenir maintenant le seul rouge, comme s’il prophétisait la dégénérescence future du mot « libéral ». En 1899, il accuse le libéral Laurent-Olivier David d’avoir une « adoration » pour son chef Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada, laquelle le fait, lui écrit-il, lâcher « le pied devant les enragés impérialistes » de Londres.


Si, dans sa résistance à l’hégémonisme britannique, la question de l’indépendance du Québec ne se pose pas, celle du Canada tout entier le hante afin que celui-ci puisse, selon lui, « devenir une nation ». Mais curieusement, lorsqu’il envisage la chose, il se remémore le dur jugement exprimé en 1839 par l’administrateur colonial Durham sur le peuple d’ascendance française du Bas-Canada (futur Québec) : « Achetez les chefs et le troupeau les suivra », et s’indigne que le journalLe Soleilde Québec nous frappe « au sceau de race inférieure ».


Avant 1960, les mots « Canada » et « Canadiens » désignaient souvent deux nations de cultures différentes, selon la langue maternelle de celui qui les employait. Amédée Papineau n’échappe pas à cette subtile ambiguïté anthropologique qui révélerait une arrière-pensée.


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