LAC-MÉGANTIC

À bout de souffle

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Une tragédie dont on commence seulement à percevoir la portée

Détresse, usure, impatience, peine. Fatigués, tannés, perdus. Il faut bien entendre les mots qui traversent les reportages de notre collègue Marie-Andrée Chouinard, retournée à Lac- Mégantic un an après avoir couvert les premières heures du déraillement mortel du 6 juillet dernier. Ils illustrent le fossé, immense, qui sépare les bonnes intentions de la vie réelle.
Certains coins du globe, victimes de guerres ou de catastrophes naturelles, en auraient long à nous apprendre sur les suites des désastres. Vite, il faut de l’aide de toute urgence ! Jusqu’à ce que l’on constate que dans le temps bureaucratique, l’urgence se compte en mois, en années… Puisque tout est à refaire, autant refaire pour de bon ! Mais l’humain, son passé, son bien-être, son appartenance, on le refait comment lui ? Et même ce grand désir de repartir à neuf, de tout rebâtir, arrive-t-on jamais à le réaliser ? Le pas lent de la réparation ne s’accorde pas aux attentes d’efficacité qui sont le lot de nos sociétés.

La réparation elle-même n’est pas exempte de failles et de petitesses auxquelles on ne s’attend pas. Alors les gens se sentent meurtris et abandonnés. Mais même ce sentiment doit rester caché. Il est tellement ingrat de ne pas dire merci quand tout le monde tient à vous sauver.

Il y aura bientôt un an, tout le Québec, et bien au-delà, se tournait vers la petite ville jusque-là méconnue de Lac-Mégantic. Les dons, les soutiens affluaient, et l’on vantait la résilience des Méganticois qui ont vu disparaître 47 des leurs et le coeur de leur ville et qui continuaient d’accueillir secouristes, bénévoles, médias et curieux. Un tourbillon qui évitait de penser et qui faisait espérer que bientôt, avec tant de soutien, la vie, certes différente, allait pouvoir reprendre.

C’était faux : un an plus tard, la vie à Mégantic est encore en suspens. Et de toutes les leçons qu’il y aura à tirer des dégâts du train qui, par la négligence des hommes et des normes, a foncé sur la ville, c’est celle que l’on ne retiendra pas.

Il faut parler de sécurité ferroviaire, du transport du pétrole dont on ne connaît plus les voies, de décontamination des sols et des eaux. Il faut parler des règles qui compliquent la vie des sinistrés, qui bloquent les compensations, qui ne sont pas adaptées à la réalité. Il faut parler des promesses non tenues et des recours à intenter. L’avenir, c’est de savoir prévenir et réparer.

Mais ce que l’on ne dira pas, c’est qu’une victime a aussi besoin de reprendre son souffle. C’est vrai pour une personne comme pour une communauté. Ce souffle-là n’entre pas dans les cases des formulaires, pas dans les réclamations judiciaires, pas dans les discours politiques.

Ça fait un an que les Méganticois sont fatigués, mais ils osent tout juste commencer à le clamer. Pourtant, on continue à les brasser. Toute cette interrogation sur le passage ou non de wagons chargés de pétrole dans la ville n’a aucun sens. Par respect pour les gens, ce doit être non, point.

Et tous ces projets de redessiner la ville pour mettre Lac-Mégantic sur la carte devraient être accueillis avec une infinie prudence. Mégantic a besoin de retrouver son âme, pas de devenir une occasion d’affaires ou un projet urbanistique modèle.

Ce sont les résidants qui font l’âme d’une ville. Là-bas, leurs lieux de rassemblement ont disparu, des cafés du centre-ville incendié jusqu’à l’église de Fatima démolie pour accueillir le nouveau pôle commercial. La priorité, c’est de retrouver cette échelle humaine. Si Lac-Mégantic redevenait simplement le chef-lieu d’un coin tranquille, que l’on fréquente pour la chasse ou pour admirer les monts et les étoiles, ce serait aussi une option valide. Après, les touristes viendront. Ou pas. La leçon, c’est aussi d’accepter que l’on peut vouloir se faire oublier.


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