22 avril 1889. 50 000 fermiers blancs s'approprient une réserve indienne de l'Oklahoma.

Washington autorise chaque colon à s'emparer de 64 hectares. Au signal, c'est une furieuse ruée. The Land Run !

0b42ca86dbe351b0dc43d930384c7853

Le passé des Américains leur permet-il d'être donneurs de leçons

Le 22 avril 1889 est le jour de l'une des plus grandes spoliations de terre jamais organisées légalement. Ce jour-là, 50 000 fermiers, employés, maquereaux, bandits, cordonniers, crève-la-faim, cow-boys, spéculateurs... s'abattent comme un vol de sauterelles sur un territoire indien ancestral avec la bénédiction du gouvernement des États-Unis. Plusieurs westerns hollywoodiens évoquent cette première distribution gratuite de terres concernant deux millions d'acres (800 000 hectares) généreusement offertes par l'État américain.
Quand ils s'élancent à bride abattue, ces milliers d'hommes et de femmes poussés par la pauvreté et l'espérance d'une vie meilleure n'auront pas une pensée pour les Indiens qu'ils s'apprêtent à dépouiller de leur territoire. Ils n'ont qu'un seul objectif en tête : mettre la main sur un lopin de terre pour nourrir leur famille. Le principe du Land Run est simple : les premiers arrivés seront les premiers servis. Chacun a le droit de s'emparer d'un carré de terre de 160 acres (64 hectares).
Les amis n'existent plus
Quand, sept semaines plus tôt, le président américain signe le décret autorisant l'opération, des milliers d'hommes en chariot, en train, à cheval et même à pied convergent vers le territoire de l'Oklahoma. Ils viennent du Nord, du Sud, de l'Est et de l'Ouest pour s'entasser en bordure de la terre promise dans l'attente du signal. À Fort Reno, les soldats font mettre sur une même ligne quelque 10 000 colons qui s'élancent droit devant eux quand le coup de canon retentit à midi.
Même dans les territoires occupés de Palestine, on n'a pas vu une telle ruée. C'est une mêlée indescriptible. Des centaines de fouets claquent simultanément pour stimuler les chevaux attelés aux buggys et aux chariots. Les cavaliers pressent leurs éperons contre le ventre de leur monture. Ceux qui n'ont que leurs pieds pour avancer se motivent mentalement. La journée sera dure.
Les centaines de chariots bâchés d'une toile blanche soulèvent un nuage de poussière rose qui enveloppe la masse grouillante. Fini, les sourires, chacun est tendu vers son eldorado. Les amis n'existent plus, il faut avancer, c'est une question de vie ou de mort. Parmi les conducteurs de chariots, quelques femmes se sont glissées, ce ne sont pas les moins déterminées. On aperçoit également quelques Noirs, mais très peu. Cette même ruée frénétique observée à Fort Reno se répète tout autour du territoire.
Cité fantôme
À Caldwell, c'est aussi dix mille pionniers qui s'élancent avec avidité. Oublié, l'atmosphère de franche camaraderie de la veille. Dans le camp improvisé, on avait organisé des parties de base-ball, d'autres se défiaient à la course à pied. Certains préféraient assister à un service religieux organisé par des pasteurs. Durant toute la nuit, on avait bu et chanté autour des feux de camp "Oh, Joe, here's your mule".
Aujourd'hui, on tuerait père et mère pour s'emparer d'un coin de terre afin d'y faire pousser des haricots ou paître un troupeau de vaches. Le 18 mai, le journaliste William Willard Howard publie un article relatant avec enthousiasme cette journée : "Avec son aspect pittoresque, la ruée sur la frontière à midi, le jour de l'ouverture, devrait rester dans l'histoire comme l'un des événements les plus marquants de la civilisation occidentale." Il ajoute avec une immense fierté : "La dernière barrière de la sauvagerie aux États-Unis a été pulvérisée." On voit que le coco n'a pas connu Wall Street.
Tous ne veulent pas se faire fermiers, beaucoup guignent un emplacement dans les futures villes. Ils veulent un terrain pour ouvrir un bar, fonder une banque, créer un magasin général. Ils rêvent de devenir shérif, barbier, pute ou encore journaliste. Ils plantent donc leurs jalons dans les sites réservés. Ainsi, la ville de Guthrie surgit du néant en un après-midi. Les rues sont tracées, les lots sont revendiqués et une municipalité est même désignée. Quand la nuit s'abat sur la cité fantôme, dix mille feux s'allument, représentant autant de foyers. Il en va ainsi à Norman, Oklahoma City et Kingfisher.
Tricheurs
Tous n'ont pas attendu le signal pour s'élancer dans la réserve. Un grand nombre de tricheurs se planquent sur place depuis plusieurs jours en tentant d'échapper aux ratissages des soldats. On les appelle les "sooners", un surnom qui restera aux habitants de l'Oklahoma. La confrontation entre les "boomers" (ceux qui sont partis au signal) et les "sooners" (ceux qui ont précédé le signal) déclenchera nombre de bagarres et de procès.
Au cours des années suivantes, cinq autres ruées sont organisées par le gouvernement américain, poursuivant le dépeçage de cette réserve indienne où trente tribus (cherokee, creek, cheyenne, comanche, apache, chickasaw, choctaw, séminole...) chassées du reste du continent nord-américain avaient trouvé refuge depuis 1817. En 1905, les Blancs se sont emparés de la quasi-majorité des terres. Deux ans plus tard, le 16 novembre 1907, le territoire de l'Oklahoma entre dans l'union en tant que 46e État. Aujourd'hui, quand l'Amérique donne des leçons de démocratie au reste du monde, elle sait de quoi elle parle. Pour l'avoir vécu dans ses tripes....


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé