Yves Michaud : injustement et anti-démocratiquement condamné

Pour ma part, ayant lu et relu les propos de Michaud, je trouve qu'ils ne méritent pas l'interprétation ni l'importance qu'on leur a données.

Affaire Michaud 2000-2011


LE PAYS DONT JE RÊVE
_ Regard d'un éthicien sur la politique
_ Éditions Fides - 2ième trimestre 2003
Juriste et théologien spécialisé en éthique, GUY DURAND est professeur émérite de l'Université de Montréal. Il y a passé sa carrière à y enseigner aux facultés de théologie, de médecine et des études supérieures.
EXTRAITS SUR L'AFFAIRE MICHAUD
Si on est rigoureux sur le sens des mots, il faut se garder de crier au racisme à tout propos. Pour ma part, je ne suis pas certain que le simple fait d'analyser les votes lors du référendum sur la souveraineté du Québec, comme Jacques Parizeau ou Yves Michaud l'ont fait en suscitant des scandales, constitue du racisme. Les déclarations peuvent être jugées maladroites, inappropriées, fautives même, si elles ne correspondent effectivement pas à la réalité (c'est une affaire à débattre à partir des chiffres), mais racistes, c'est beaucoup moins sûr. Aux Etats-Unis, par exemple, on fait état du vote des Noirs et du vote des Juifs dans les statistiques officielles sans soulever la moindre protestation.
À chaque élection, à chaque référendum, commente Foglia dans son vert langage, il se trouvera des nationalistes pour compter les voix des immigrants, et regretter qu'ils aient voté 90% pour le Canada. On s'est beaucoup employé à faire passer ce regret pour de la xénophobie, voire pour un appel au meurtre. Aux Etats-Unis, pourtant, un David Horowitz peut interroger le vote « racial » - the behaviors of white and black Americans - sans susciter le moindre remous : What if Carol Mosely (une Noire) had been defeated because 93 % of whites voted against her ? What if a republican representing a white suburban district had receives 94 % of the vote against this opponent the way Charles Rangel actually did in his Harlem district? Les mêmes questions au Québec font capoter une large partie de la population. Dans quel autre pays du monde, croyez-vous, l'incident Michaud aurait pris les ridicules proportions qu'il est en train de prendre dans notre ridicule royaume ? Dans aucun pays. (La Presse, 21-12-2000)
Durant plusieurs semaines, l'actualité 2000-2001 a braqué l'attention sur ce qu'on a appelé « l'affaire Michaud ». Militant péquiste de longue date, Yves Michaud songeait à se présenter comme candidat à l'investiture du PQ dans le comté de Mercier lors des élections partielles annoncées. Sur les entrefaites, trois de ses déclarations ont soulevé la polémique, déclarations faites lors d'une entrevue sur les ondes de CKAC le 5 décembre 2000, après la parution de son livre et au cours d'une audience de la Commission sur la situation et l'avenir de la langue française le 13 décembre suivant : l'une portait sur l'interprétation de certains votes anti-souverainistes dans l'ouest de Montréal lors du référendum de 1995, l'autre sur la souffrance du peuple juif sous les nazis, la troisième sur certaines actions du B'nai Brith, qualifié de «phalange extrémiste du sionisme mondial» et, plus tard, de groupe «extrémiste anti-québécois et anti-souverainiste». Les propos ont été compris par plusieurs comme s'il accusait les immigrants de ne pas être « souverainistes », comme s'il minimisait les souffrances de l'Holocauste et comme s'il dénigrait l'ensemble du B'nai Brith. Dès le soir du 13, la Ligue des droits de l'homme du B'nai Brith exhorta le premier ministre à écarter la candidature du militant dans Mercier. Le lendemain, le 14, l'Assemblée nationale fait un geste inusité : dans un vote unanime et sans débat, elle condamne « les propos inacceptable de M. Michaud à l'égard des communautés ethniques et en particulier à l'égard de la communauté juive, à l'occasion des États généraux sur le français à Montréal », sans d'ailleurs dire exactement lesquels et, apprendra-t-on plus tard, sans avoir lu le texte, ni entendu l'auteur. Il s'ensuivit un vif débat, à l'intérieur du Parti québécois, dans les médias ainsi que dans l'ensemble de la population. Entre autres, Jacques Parizeau, se portant à la défense de M. Michaud, a riposté en soutenant que le B'nai Brith n'était «nullement représentatif de toute la communauté juive». L'affaire a même vraisemblablement contribué, quelques mois plus tard, à la démission du premier ministre Lucien Bouchard. L'événement servira de fil conducteur à mon propos.
Parmi les intervenants importants à ce débat sur le racisme et la xénophobie, se distingue donc le B'nai Brith et sa Ligue des droits de la personne (qu'il ne faut pas confondre avec la plus officielle Ligue des droits et libertés qui relève de la Commission des droits de la personne du Québec). De qui ou de quoi s'agit-il ? Il s'agit d'une organisation juive, la plus importante organisation juive selon sa propre présentation, fondée à New York il y a 150 ans pour venir en aide aux démunis de la communauté juive. L'association est présente dans plus de 30 pays et regroupe 500 000 membres. Au Canada, elle compte environ 10 000 membres, dont un peu plus de 1900 au Québec. Les membres sont regroupés en loges et s'occupent de charité et de bénévolat : paniers de nourriture aux pauvres, aide aux victimes de crise, etc. À Toronto, le B'nai Brith exploite trois immeubles à loyer modique et il projette la construction d'un quatrième à Montréal pour les personnes âgées. Avec le temps, le B'nai Brith s'est aussi donné le mandat de lutter contre l'antisémitisme, l'intolérance et la racisme. La Ligue des droits de la personne, où l'on retrouve environ 300 personnes, publie depuis 1982 un rapport annuel sur l'antisémitisme au Canada. Cette année, la Ligue a répertorié 280 incidents antisémites, depuis une jeune fille qui s'est fait battre presque à mort au métro Lionel-Groulx jusqu'à un graffiti raciste dans des toilettes de Toronto. Toujours selon son porte-parole, la Ligue ne fait ni enquête, ni vérification; elle compile les incidents qui lui sont rapportés (Alexandre Sirois, La Presse, 23-12-2000; et Georges Boulanger, Voir, 07-03-2001).
L'organisme, surtout sa Ligue des droits de la personne, est controversé. Globalement, il joue un rôle sûrement positif, aidant les démunis d'une part, dénonçant d'autre part les comportements jugés raciaux ou intolérants, comme c'est sa raison d'être et son objectif. Ce faisant, il ne formule pas souvent de louange : il s'avère, au contraire, accusateur et polémiste. D'autant plus que certains de ses membres et de ses dirigeants (son directeur en décembre 2000 est l'ancien chef du Parti Égalité, Robert Libman), sinon l'association elle-même, sont idéologiquement et politiquement opposés au Parti québécois et à son affirmation du Québec. Dans un long article paru dans La Presse sur le B'nai Brith, Alexandre Sirois a compilé les appréciations d'un certain nombre de personnes, les unes de l'intérieur de l'association, les autres de l'extérieur; les unes parlant de l'association dans son ensemble, les autres de la Ligue. L'article permet de voir la complexité des faits et la grande diversité des interprétations et des opinions. L'un des interviewés, Salomon Cohen, « va même jusqu'à qualifier le directeur général du B'nai Brith pour le Québec de "bougie d'allumage de l'antisémitisme au Québec", à l'instar de Mordecai Richler et Howard Galganov. Tout en se disant outré par les réactions aux commentaires de Michaud sur les votes ethniques, il estime que le militant péquiste a tenu des propos malheureux sur la souffrance du peuple juif ». Aux Etats-Unis, le B'nai Brith ne fait pas non plus l'unanimité. Certains accusent les dirigeants, qui sont à Washington, d'être très à droite, beaucoup plus à droite que l'ensemble de la communauté juive. Et, entre autres choses, de ne faire aucune place aux personnes qui soutiennent le processus de paix au Moyen-Orient. Ce que contestent avec véhémence d'autres membres ou observateurs (La Presse, 23-12-200).
Comme sur bien des sujets, il y a donc place à controverses, basés sur des interprétations diverses, avec des exagérations éventuelles; mais parfois se propagent des interprétations véritablement sans lien avec les faits ou les textes. Pour ma part, ayant lu et relu les propos de Michaud, je trouve qu'ils ne méritent pas l'interprétation ni l'importance qu'on leur a données. Propos excessifs ? Peut-être. Et il faut condamner vigoureusement tout ce qui pourrait banaliser les horreurs des camps nazis durant la Seconde Guerre mondiale : 6 millions de morts planifiées, juifs, tsiganes, polonais, russes, espagnols. Mais je ne pense pas qu'analyser les statistiques sur le vote des différents groupes humains constitue du racisme (J'en ai parlé dans la section précédente). Je ne pense pas, non plus, que le génocide juif (5 200 000 morts) élimine l'horreur des autres : Arméniens en 1895 et 1915 (200 000 morts) Biafrais en 1967-1970 (1 million), Khmers en 1975-1978 (2 millions), Bosniaques musulmans en 1992-1993 (300 000), Tutsi en 1994 (800 000), etc. Une certaine façon de parler des autres génocides risque de banaliser la Shoah, comme une certaine façon de parler de la Shoah risque de banaliser la souffrance d'autres peuples, c'est vrai. Mais à mon avis, ni les termes, ni le contexte des déclarations de Michaud ne méritent l'accusation de racisme ou d'antisémitisme. Au contraire. À propos des votes au référendum, Michaud conclut seulement que le message souverainiste n'a pas touché les immigrants et il invite les Québécois à multiplier les efforts pour faire comprendre leur projet nationaliste. À propos de la Shoah, sa perspective est qu'on n'oublie aucun des génocides qui ont souillé l'histoire de l'humanité. Incidemment, Michaud rappelle la pensée du chanoine Groulx pour qui la volonté de survivance du peuple juif était exemplaire et devait servir d'exemple pour les Québécois. Enfin, le nationalisme qu'il prône est civique et inclusif, et non ethnique. En fait de propos excessifs, bien des affirmations de Robert Libman, Mordecai Richler, Ghila Sroka et autres dépassent celles de Michaud. Et je trouve parfois que certains Juifs ont une propension déconcertante à crier à l'antisémitisme, accentuant ainsi une certaine «mauvaise conscience» des Occidentaux.
Pour revenir à l'affaire Michaud, on peut noter que le récent rapport de la Ligue des droits de la personne du B'nai Brith ne signale pas les incidents Michaud. Plus significatif et curieux encore, il semble que Robert Libman, président du chapitre québécois du B'nai Brith, ne pense pas qu'il y eut matière à une «affaire Michaud», du moins si on se fie à ne récent entrevue donnée au journaliste Georges Boulanger. C'est surprenant, mais à l'écouter parler, on croirait presque que Robert Libman a de la sympathie pour Yves Michaud. [...] «Depuis le déclenchement des événements, la parole de monsieur Michaud a été déformée de façon incroyable. Les gens l'accusent de minimiser l'holocauste, alors qu'il n'a jamais fait ça. On l'accuse aussi d'être antisémite. Moi, je pense qu'il ne l'est pas.» Le communiqué de presse dénonçant Yves Michaud «s'adressait au Parti québécois et au premier ministre Bouchard. On n'a jamais demandé un vote de blâme à l'Assemblée nationale : tout cela nous a étonné énormément.» Robert Libman se défend de vouloir salir la réputation du Québec : «Aujourd'hui, si l'on regarde ailleurs dans le pays, c'est très clair que le Québec est probablement la province la moins antisémite. Toutes les inscriptions antisémites qu'on a trouvées au Québec sont en anglais : ça dit quelque chose.» (Voir, 07-03-2001)
L'après-Michaud ? Dénouement partiel : réconciliation de l'accusé avec le Parti québécois en juin 2001 à la suite de l'adoption sans débat par le Conseil national du PQ, en accord avec le caucus péquiste, d'une résolution demandant à l'Assemblée nationale de modifier son règlement afin que celle-ci « ne puisse voter des motions de blâme que dans les cas où il est porté atteinte aux privilèges ou à l'intégrité des membres de celle-ci et que les gens visés directement ou indirectement par lesdites motions soient entendus dans un délai de 48 heures avant le vote ». La Commission de l'Assemblée nationale devait examiner les modifications à faire.
L'affaire revint dans l'actualité en décembre 2001. Le gouvernement a voulu faire adopter par l'Assemblée une proposition analogue à celle votée par le Conseil national du PQ au mois de juin précédent. Vraisemblablement heureuse de l'occasion, l'Opposition officielle s'y est opposée, prétextant ne pas vouloir lier l'Assemblée pour l'avenir! Le gouvernement n'a pas voulu aller à l'encontre de la coutume de requérir l'unanimité pour faire des changements aux règlements de l'Assemblée, même s'il y a déjà eu quelques exceptions. J'ai d'abord été choqué par ce manque de courage; puis, y revenant plus froidement, je me suis dit qu'il y avait peut-être une certaine sagesse à ne pas limiter le pouvoir de dénonciation de l'Assemblée nationale dans l'éventualité de cas extrêmes et rarissimes, mais sait-on jamais s'il n'y en aura pas ! Peut-être rencontrerait-on tous les objectifs - réhabiliter un citoyen, préciser certaines règles - en ajoutant à la proposition du gouvernement : « à moins de circonstances exceptionnelles et urgentes ». Pour sa part, déçu, Michaud a déclaré qu'il s'adressera à la Cour supérieure du Québec pour faire déclarer inconstitutionnelle la motion de blâme dont il a été l'objet. Il a affirmé aussi qu'il profiterait d'un récent changement aux règlements de l'Assemblée pour y présenter une pétition demandant le redressement du grief qu'il a subi (Le Devoir, 06-12-2001).
L'affaire refait encore surface en décembre 2002. Le leader parlementaire du gouvernement André Boisclair, avec l'accord de son chef Bernard Landry et d'Yves Michaud, présente au caucus du PQ un projet de déclaration ministérielle - moins fort qu'un amendement aux règlements - qu'il a l'intention de lire le lendemain à l'Assemblée nationale en guise de règlement final de l'affaire. Peut-être improvisé et inopportun quelques jours avant les vacances des fêtes de Noël, le projet a été refusé par la majorité du caucus. Je le déplore infiniment. Même si on n'apprécie pas le citoyen Michaud, celui-ci a été injustement et anti-démocratiquement condamné. Il a droit à une réhabilitation par l'Assemblée même qui a commis l'erreur. Il a fait déjà des compromis importants en acceptant un simple amendement aux règlements de l'Assemblée, puis une modeste déclaration ministérielle. Loin d'en sortir humiliés, les membres de l'Assemblée en seraient grandis.
Fin ignominieuse de l'affaire Michaud en 2003. Après deux ans de déchirements, de louvoiement et de volte-face internes au PQ, Bernard Landry a finalement réussi à convaincre ses troupes de clore l'affaire Michaud. Il a obtenu un vote unanime du caucus péquiste, puis un accord enthousiaste des militants réunis en conseil national pour imposer certaines règles de conduite aux motions de blâme de l'Assemblée nationale (Le Devoir, 03-02-2003). On est bien loin cependant d'un amendement aux règles de l'Assemblée nationale, loin aussi d'une déclaration ministérielle devant cette même Chambre, pourtant directement impliquée, encore plus loin d'une réhabilitation nominale. Il s'agit d'un simple engagement pour l'avenir de la part d'un gouvernement et d'un parti. Ça reste mieux que rien !


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