Guerre culturelle

Quand la radio publique appelle à la censure

0f08f47d1ba1721074c2f592fe594953

Le totalitarisme, encore un petit effort...


Trop souvent, dans les sociétés occidentales, les médias qui relèvent du service public ont tendance à confondre leur mission d’information avec une forme de pédagogie idéologique que des esprits moins charitables assimileraient à de la propagande. En Grande-Bretagne, la BBC semble en prendre conscience. Il suffit par ailleurs de se souvenir du sort qu’elle avait réservé aux partisans du Brexit au moment du référendum de 2016 pour voir jusqu’où peut aller la frénésie idéologique lorsqu’elle se prend pour du zèle démocratique. Au Canada, la radio de Radio-Canada est constamment critiquée pour son biais idéologique, particulièrement visible lorsque des animateurs qui portent leur progressisme à la boutonnière transforment leur micro en tribune militante en plus d’avouer sans gêne ne pas vouloir y recevoir des invités qui ne partagent pas leurs valeurs. Tous ne le font pas aussi ouvertement. Il n’est pas rare de voir des journalistes de la salle des nouvelles orienter leurs reportages de telle manière qu’ils en viennent objectivement à faire la promotion de l’idéologie diversitaire, comme si leur devoir était de harceler médiatiquement la population pour la rééduquer — dans les bons milieux, on parle plutôt de sensibilisation, cela fait plus chic et moins antidémocratique. Au cœur de cette propagande inavouée, on trouve évidemment l’utilisation de concepts surchargés idéologiquement qui sont présentés comme des termes objectifs sans biais particulier pour décrire la réalité.


La France ne fait pas exception. Il y a quelques jours, à l’antenne de la très prestigieuse radio France Inter, la journaliste Sonia Devillers s’inquiétait ouvertement de ce qu’elle appelait la «droitisation» des chaînes d’information continue. On y trouverait trop d’éditorialistes qui seraient ouvertement pas de gauche, et elle semblait trouver cela très grave. Elle en appelait même au Conseil supérieur de l'audiovisuel pour qu’il se penche sur la question. Le simple fait d’entendre d’autres voix que la sienne la trouble. Que faire devant ces gens qui ont le mauvais goût de ne pas penser comme il faut et de pousser l’homme ordinaire à voter autrement qu’il le devrait? N’est-ce pas là la plus grande incivilité imaginable? Traduisons: il serait urgent que les autorités encadrent les chaînes privées pour éviter qu’elles n’accordent trop d’espace à ceux qui pensent mal. Disons-le encore plus clairement: Sonia Devillers, à la radio publique, en appelait ouvertement à la censure des chaînes privées pour que les délinquants idéologiques et autres dérapeurs médiatiques en soient expulsés. Elle entend fixer leur ligne éditoriale et se croit surtout en droit de le faire, même si elle le fait d’un ton doucereux. 


Sonia Devillers, s’instituant à la manière d’une commissaire politique du régime diversitaire, se posait comme trieuse officielle entre discours légitimes et illégitimes. Elle entend fixer les balises du débat public et dénoncer ceux qui ne les respectent pas. Est-elle consciente que les concepts de «droitisation» et de pensée «ultradroitière» qu’elle utilise comme s’ils vont de soi ont d’abord une fonction polémique? Car à partir de quel critère distingue-t-on ce qui est correctement à droite et ce qui est trop à droite? Et à quel moment devient-on d’extrême droite? À quoi se réfère le concept de droitisation? Au fait que la droite s’assume comme étant de droite ou au fait que la droite s’éloigne trop du petit domaine dans lequel voulait l’enclore la gauche? Sonia Devillers est-elle consciente, surtout, que le service public, financé par l’ensemble des contribuables, a une véritable obligation de pluralisme, et qu'il s’y dérobe sans gêne en versant dans le progressisme décomplexé et militant, repérable à la fois dans les questions des intervieweurs, le propos des chroniqueurs et humoristes, le choix des invités appelés à commenter l’actualité et à éclairer les auditeurs et la liste qui ne cesse de s’étendre de ceux qu’on désigne à la vindicte publique. On le voit aussi, par exemple, dans les capsules produites pour Facebook par France Culture, qui versent régulièrement dans la propagande racialiste à prétention décoloniale de la manière la plus pontifiante qui soit. De temps en temps, évidemment, un invité hors circuit est reçu, un peu à la manière d’une caution idéologique, ce qui ne veut pas dire qu’il sera mal reçu. La méthode est connue. 


Le hasard faisant bien les choses, mercredi matin, le sociologue Geoffroy de Lagasnerie était de passage sur France Inter et en a profité, dans le cadre d’une entrevue, pour en appeler ouvertement à la fin de la culture du débat en mettant en place des mécanismes d’expulsion symbolique de la droite, pour la chasser de l’espace public. Lagasnerie a la vertu de parler franchement: il en appelle ouvertement à la censure. Se revendiquant de la «justice» et de la «pureté», dont il croit avoir le monopole grâce à «l’analyse sociologique», il n’hésite pas à dire que le respect de la loi n’est pas une catégorie pertinente pour lui. S’il vote, ce n’est pas par respect du processus électoral, mais simplement pour conquérir le pouvoir qu’il présente comme l’appareil répressif d’État, ce qui laisse deviner l’usage qu’il en ferait contre ceux qu’il n’apprécie pas. Celui qu’on présente comme un important théoricien politique en appelle en fait à une logique de guerre civile, et il dévoile une psychologie totalitaire en appelant au nettoyage éthique de l’espace public, pour le délivrer de ces débris d’humanité que sont les conservateurs, contre lesquels on s’autorisera les délices de la purge angélique. On retrouve ici un élément central de la pensée de «gauche», qui consiste surtout à définir une stratégie d’expulsion efficace de ceux à qui elle conteste le droit de s’exprimer en les infréquentabilisant et en expliquant clairement qu’ils ne devraient pas avoir le droit de s’exprimer. Rien n’est plus fréquent dans la gauche militante que de se demander pourquoi ceux qu’elle associe à la «droite» ont droit à des tribunes. Elle ne tolère tout simplement pas son existence.


Il n’est pas sans intérêt de noter qu’Anne Hidalgo, la mairesse de Paris à qui certains prêtent un destin national, a qualifié cet entretien «d’inspirant», comme si elle était séduite par un jeune homme qu’on a trop longtemps laissé se prendre pour un génie et qui se complaît dans l’esthétique de la violence révolutionnaire. Des journalistes se féliciteront de la présence sur les ondes de France Inter de cette pensée en qualifiant l’entretien de «passionnant». Il est vrai que de nos jours, on peut afficher ouvertement sa haine des hommes en les qualifiant «d’ordures» et recevoir les félicitations de la presse progressiste. On peut aussi rêver à l’antenne de relations sexuelles bestiales et dégradantes avec une jeune journaliste, pour peu qu’elle soit associée à la droite sans que cela fasse réagir les féministes — on avait constaté par ailleurs au moment des agressions sexuelles de Cologne que ces dernières pouvaient aussi se montrer étonnamment discrètes, quand le mythe de la diversité heureuse exige qu’elles détournent le regard lorsque le coupable n’a pas le profil espéré. 


Il y a à gauche une course à la radicalité qui fait en sorte que celui qui crachera le plus violemment sur le grand méchant homme blanc passera pour le plus brillant théoricien. La gauche radicale joue le rôle de surmoi idéologique des sociétés occidentales: c’est elle qui fixe les paramètres idéologiques du débat public en définissant les concepts qui le structurent et le grand récit qui s’impose aux acteurs politiques et aux mouvements sociaux. Elle commande le rythme et les thèmes de la conversation publique sur le long terme. Elle fabrique la légitimité. Elle y parvient essentiellement par sa maîtrise de l’université qui représente le noyau idéologique du régime diversitaire. Les sciences sociales sont recyclées en disciplines militantes. Elles servent de savoir officiel et font passer pour des vérités scientifiques les dogmes qu’elles cherchent à imposer à tout. L’histoire du progressisme tourne en boucle: du socialisme scientifique, nous sommes passés à ce qu’on pourrait appeler le «diversitarisme scientifique». Il dispose, pour s’imposer médiatiquement, de la meute lyncheuse des réseaux sociaux, qui a le pouvoir de transformer en scandale public toute transgression idéologique, en la traitant comme une hérésie. La lapidation symbolique du contradicteur se présente ainsi comme une forme de justice populaire à laquelle tous sont invités à participer dans des séances qui font penser aux deux minutes de la haine d’Orwell. 


Revenons à France Inter: imagine-t-on un seul instant la réaction du système politico-médiatique si un théoricien en appelait sur les ondes de la radio publique à une politique liée à la «droite populiste» pour la France? N’abusons pas de notre imagination: il ne sera pas invité. Dès lors qu’on s’approche trop du domaine de l’interdit idéologique, on est proscrit des ondes publiques. On parlera peut-être du sinistre personnage, mais jamais avec lui, puisqu’il n’est qu’un rebut humain méritant au mieux le dédain. Et si jamais il se retrouve dans le rôle de l’invité, ce sera pour faire son procès, afin qu’il justifie d’exister. Il n’est pas rare qu’on se demande à micro ouvert s’il faut vraiment donner la parole à certains courants de pensée, comme si leur simple présence dans le débat public relevait de la pollution idéologique. On ajoutera qu’en France, il existe une telle chose que le délit d’opinion et la surveillance de la parole publique sont confiés à des groupes militants qui se donnent le droit de poursuivre en justice ceux qui «dérapent». Dans le pays de Charlie, on peut se retrouver devant les tribunaux pour avoir exprimé une idée déplaisante, cela généralement au nom de la lutte contre la «haine», qui sert en fait à persécuter juridiquement les dissidents du régime diversitaire. Ceux qui aiment la France ne cesseront jamais de s’étonner de l’existence d’un tel dispositif liberticide qui, au nom des «valeurs de la République», en vient à multiplier les procès idéologiques. 


Le pluralisme démocratique repose sur une idée fondamentale: aucune famille de pensée n’a le monopole du vrai, du juste et bien. Aucune famille de pensée n’a non plus le monopole sur la définition de la réalité, qui déborde de toutes les grilles sociologiques dans lesquelles on veut l’enfermer. De là le caractère intrinsèquement mauvais de la censure. Ce principe de base n’est plus reconnu par le régime diversitaire, qui tolère mal les poches de résistance où se manifeste encore le vieux monde antérieur à sa révélation, selon laquelle la diversité serait toujours une richesse. On ne sera pas surpris qu’il cherche à le domestiquer et à le soumettre, comme s’il fallait en finir avec ceux qui s’entêtent à tenir tête au sens de l’histoire. Ses représentants comme ses militants se le demandent régulièrement: comment peut-on penser autrement qu’eux? Comment peut-on ne pas reconnaître la validité des concepts qu’ils considèrent comme allant de soi et devant être acceptés au-delà de toute discussion? Comment peut-on voir le monde à partir d’un autre prisme que le leur? Qui n’est pas d’accord avec eux n’est-il tout simplement pas haineux? Et le supposé haineux étant traité comme un ennemi de l’humanité, ne faut-il pas en finir avec lui à tout prix? À tout le moins, on se donnera le droit de tout faire pour le bannir de la cité. Son mauvais sort, il l’aura cherché à force de mal penser.