Le syndrome de Stockholm

1996

Au coeur de la réconciliation postréférendaire, on retrouve la communauté anglophone. Depuis le fameux mot de Jacques Parizeau sur les «votes ethniques», on n'en finit plus de s'excuser et de chercher par tous les moyens à se rapprocher de ceux qui, par hasard, se servent ouvertement du discours de Parizeau comme pièce de négociation. Cette pièce, c'est le verdict de xénophobie par association que l'on a prononcé à l'endroit du mouvement souverainiste tout entier. Plus ça change...
Depuis plusieurs semaines, les médias font état de la «déprime» et du «désarroi» des Anglo-Montréalais: un thème qui revient inéluctablement dès que l'option souverainiste ou la question linguistique refont surface. J'en veux pour preuve mes dizaines de dossiers d'articles et de déclarations portant sur ladite «dépression», lesquels remontent, par hasard, à l'adoption de la loi 101 et furent invariablement suivis d'assouplissements à cette même loi.
Depuis le 30 octobre, nous entendons une variation originale sur le même thème. C'est ainsi que la popularité croissante de l'option partitionniste est présentée comme un symptôme aigu de - vous l'aurez deviné - la «déprime» des anglophones.
Et pourtant, il est manifeste que le sentiment dominant chez une majorité de nos compatriotes de langue anglaise n'est pas la dépression mais bien la colère. Une colère qui se retourne simultanément contre les chefs fédéralistes et souverainistes. Les premiers, pour leur incapacité à «écraser» les séparatistes. Les seconds, pour leur volonté renouvelée de remporter le prochain référendum.
Comme à l'époque de la loi 178, les anglophones - pas tous, mais une proportion importante - fulminent et se sentent trahis et abandonnés par leurs leaders. C'est pourquoi ils se mobilisent de plus en plus.
Pendant que le dépressif se couche et dort, le coléreux menace de tout quitter ou de tout casser si on ne cède pas à ses exigences.
Et que demandent-ils? Ceux qui refusent d'appuyer la partition lui ont substitué une intense campagne de lobbying avertissant clairement M Bouchard - comme chacun de se prédécesseurs - de ne pas renforcer la promotion du français, surtout à Montréal. Sinon...
Dans ce que Lise Bissonnette appelait leur liste de magasinage, on retrouve un Montréal bilingue, un ministère aux anglophones (que l'on nommera «quartier général du PLQ» pour faire plus court et plus vrai), des quotas dans la fonction publique, une chasse aux méchants bureaucrates de la Commission d'appel sur la langue d'enseignement, l'ouverture des écoles anglaises aux immigrants, etc. Voilà ce que Léon Dion - le père de l'autre - appelait la «théorie des attentes croissantes» où chaque concession accordée ou chaque attente créée mène invariablement à une escalade des revendications. Aujourd'hui, c'est le message de «réconciliation» qui, mal ciblé ou mal compris, a créé ces mêmes attentes.
Mais revenons à notre «réconciliation». Ce mot présuppose qu'aurait déjà existé une communauté de pensée entre une majorité d'anglophones et de francophones sur les grandes questions politiques au Québec. Une communauté que le discours de Parizeau aurait brisée et que l'on chercherait à recréer. On sait pourtant que depuis l'avènement du nationalisme québécois moderne, la mésentente fut la règle et les accords, l'exception.
Et ce fut justement sur la langue et la Constitution que les désaccords ont été, et demeurent, les plus prononcés. Si on semble avoir abandonné - avec sagesse - tout espoir de «réconciliation» constitutionnelle; certains semblent succomber à l'espoir d'un accord possible sur les questions linguistiques.
Mais à force de vouloir concilier l'inconciliable plutôt que d'assumer avec sérénité et respect nos désaccords mutuels sur ces dernières questions, on risque de basculer dans une espèce de «beau risque» anglo-franco. Avec le même investissement d'efforts que celui de M. Lévesque, la même dynamique malsaine de concessions qui se terminera par le même cul-de-sac politique, la même déception, les mêmes déchirements entre partisans, et les mêmes reculs.
En fait, la campagne de lobbying anglophone soulève une question fondamentale pour le gouvernement. Depuis quand des avocats qui ont pièce par pièce démantelé la loi 101 devant les tribunaux, de concert avec certains organismes comme Alliance Québec, sont-ils devenus des interlocuteurs crédibles, surtout lorsqu'ils nous ramènent encore des accusations non fondées de discrimination? Comment tous ces gens peuvent-ils du jour au lendemain en être arrivés à se faire passer pour de grands «alliés» et de grands apôtres de la réconciliation entre francophones et anglophones?
Est-ce parce que certains d'entre eux, comme le député fédéral Alfonso Gagliano dans Le Devoir de lundi et Julius Grey dans The Gazette de samedi, ont eu l'habileté politique de pasticher le slogan de la SSJB («Ne touchez pas à la loi 101») et de créer ainsi l'illusion qu'ils cherchent à la protéger? Lorsque, dans les faits, ils redoutent plus que tout le renforcement d'une loi déjà fort affaiblie par plus de 200 modifications?
Sans une saine lucidité face à ces interrogations, le syndrome de Stockholm guette une fois de plus les décideurs comme il a guetté leurs prédécesseurs. Comme le dit si bien - et de manière si universelle - un des personnages de la pièce de théâtre Rhinocéros d'Ionesco: Je ne suis pas beau, ce sont eux qui sont beaux, comme je voudrais leur ressembler»... et me les réconcilier.


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