Le choc du passé

Trudeau : fils du Québec, père du Canada



Pressentant la victoire du candidat libéral dans la circonscription d'Outremont, un militant nationaliste l'accuse de ne pas représenter le " vrai peuple " puisqu'il compte sur le vote " ethnique " pour se faire élire...
De qui vient cet argument? D'un souverainiste? Eh bien non: d'un dénommé Pierre Elliott Trudeau, alors qu'il faisait campagne pour le Bloc populaire en 1942... Exactement le même discours que ses adversaires allaient plus tard lui servir! L'anecdote est tirée de Trudeau, fils du Québec, père du Canada, de Max et Monique Nemni (Éd. de l'Homme). Ne vous attendez pas à des révélations sur les aventures amoureuses de l'ancien premier ministre. Il s'agit d'une biographie intellectuelle, ce premier tome retraçant minutieusement le parcours idéologique de Trudeau durant sa jeunesse.
Ce livre est fascinant, parce qu'il lève le voile sur un passé que Trudeau et ses amis ont soigneusement camouflé. Mais on en sort accablé. Car on y trouve la preuve indubitable que Trudeau, à l'instar d'une bonne partie des " élites " québécoises, a nourri pendant des années de fortes sympathies pour le fascisme et une abominable tolérance envers le discours antisémite. On savait que Trudeau avait fait un discours anticonscriptioniste aux côtés de pétainistes notoires, mais on pensait qu'il avait passé les années de la guerre à s'amuser sans trop s'intéresser à la tragédie qui se déroulait outre-mer. Hélas! la réalité était bien pire. Trudeau a été plus impliqué qu'on ne le croyait, il avait des opinions fermes, et il savait ce qui se passait en Europe... sauf qu'il attribuait ce que rapportaient les journaux à " la propagande britannique "!
Dans un livre publié en 2002, L'Imprégnation fasciste au Québec (Éd. Varia), l'historienne Esther Delisle avait soulevé un coin du voile en révélant l'existence d'un groupuscule assez loufoque (auquel ont appartenu notamment Trudeau et le jésuite François Hertel), lequel rêvait d'une révolution destinée à faire du Québec une " Laurentie catholique, française et corporatiste ".
Que Trudeau ait été brièvement séparatiste n'étonnera que ceux qui ignorent que presque tous les Québécois ont été souverainistes avant de devenir fédéralistes ou vice-versa. Beaucoup plus troublant est le fait que Trudeau ait si profondément absorbé les enseignements de ses maîtres jésuites qu'il resta, jusqu'à l'âge relativement avancé de 25 ans, un apôtre enflammé de l'idéologie fasciste, méprisant la démocratie libérale et craignant le " cosmopolitisme ". En 1944, alors que le monde découvrait l'horreur des camps de concentration, Trudeau était encore ébloui par " la logique " des écrits de Maurras.
Cela montre que l'homme était bien de son milieu... mais surtout, que contrairement à son image de libre-penseur individualiste, il était l'incarnation même du conformisme. Car tous n'ont pas suivi cette voie-là. Pensons à tous ceux qui ont pris le parti des Alliés, de Jean-Charles Harvey au cardinal Villeneuve en passant par René Lévesque, Adélard Godbout et même Maurice Duplessis...
Trudeau et ses collègues de l'époque partageaient un catholicisme exalté, qui leur faisait croire qu'ils étaient investis d'une mission divine pour changer le monde. Jusqu'à l'âge de 27 ans, alors qu'il étudiait à Paris après avoir passé par Harvard, Trudeau requérait encore l'autorisation de l'Église pour lire des livres à l'Index!
On comprend le choc qu'ont éprouvé ses biographes, des " trudeauïstes " inconditionnels qui ne s'attendaient pas à trouver pareille matière lorsqu'ils obtinrent l'autorisation de consulter ses archives personnelles (auxquelles personne n'avait eu accès jusque là). Les Nemnis (sic) avaient tenté de faire revivre Cité Libre à la veille du référendum de 1995, et vouaient à Trudeau une admiration sans borne. Que ce soit eux qui, à leur " coeur " défendant, déboulonnent aujourd'hui la statue du jeune Trudeau témoigne de leur conscience professionnelle.
On pourrait toutefois leur reprocher une certaine incapacité à comprendre le nationalisme québécois, même dans sa forme la plus positive, de même que l'obsession angoissée des Canadiens français de l'époque pour la " survivance ".
Mais pourquoi Trudeau, sachant ce que contenaient ces boîtes remplies de travaux scolaires, de notes de lectures et de brouillons de lettres et de discours, ne les a-t-il pas détruites? Pourquoi les avoir données à ses biographes? Comptait-il sur leur indulgence? Peut-être aussi, plus vraisemblablement, voulait-il se livrer tout entier à l'Histoire. D'ailleurs, ces écarts de pensée, tout affligeants soient-ils, n'entament en rien son héritage, car il n'y a pas de grand homme politique qui n'ait commis des erreurs de jeunesse.


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