Laurent Bouvet: «La laïcité, l’islam et l’immigration divisent profondément la majorité»

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L'islam au centre de toutes les controverses françaises


Pour Laurent Bouvet, la position du ministre de l’Éducation nationale sur le voile est conforme aux valeurs républicaines. Il regrette cependant qu’elle ne soit pas partagée par tous les élus de la majorité.




Jean-Michel Blanquer et Aurélien Taché AFP / Sébastien SORIANO/Le Figaro




Laurent Bouvet est professeur de science politique à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il a notamment publié L’Insécurité culturelle chez Fayard en 2015. Son dernier essai, La nouvelle question laïque, est paru chez Flammarion en janvier 2019.




FIGAROVOX.- En mars dernier, La République En Marche vous avait invité à participer à une conférence sur la laïcité, dont l’objet était de sortir de l’ambiguïté. Six mois plus tard, la question de l’islam continue de diviser la majorité. Avez-vous l’espoir que, cette fois, la ligne soit clarifiée?


Laurent BOUVET.- Les questions d’identité collective (laïcité, place de l’Islam, immigration…) divisent profondément la majorité. Il sera très difficile au président de la République de clarifier la ligne en la matière. Il a en effet besoin de l’ensemble de sa majorité, composée de lignes irréconciliables sur ces questions, pour pouvoir continuer son action et évidemment être réélu en 2022. Le plus probable est donc qu’il tentera de ménager les contraires, de continuer une forme de «en même temps».


Sur ce type d’enjeux, il n’y a pas de « en même temps  » qui tienne.


Le problème est que sur ce type d’enjeux, il n’y a pas de «en même temps» qui tienne, en tout cas pas aux yeux de nos concitoyens. Précisément parce que ce sont des enjeux d’identité qui impliquent des conceptions essentielles de ce que nous sommes et de ce que nous voulons faire ensemble, comme Français. C’est le plus grand danger politique pour le chef de l’État qui a construit sa victoire à la présidentielle et sa majorité sans avoir à traiter de ces enjeux. Ceux qui l’ont rejoint, que ce soit par conviction ou par opportunisme, n’y ont pas plus prêté attention. Or on ne peut ignorer, politiquement, de telles questions. On vit aujourd’hui le retour du boomerang.


Il y a tout de même une différence entre Jean-Michel Blanquer, qui est ministre, et Aurélien taché qui n’est que député. La parole du premier a plus de poids…


Les deux lignes qui se dégagent désormais de plus en plus clairement sont présentes à la fois au sein du gouvernement et du groupe parlementaire, si bien qu’il est difficile de voir qui pourrait avoir la prééminence. Et de toute manière, dans cette majorité, c’est Emmanuel Macron qui fixe la ligne et qui tranche le cas échéant. Ce qui nous renvoie à ce que nous disions plus haut. Même si dans le cas que vous signalez, il est évident que l’attitude du député Aurélien Tâché pose problème du point de vue de la solidarité dans la majorité. Et on comprend parfaitement pourquoi Jean-Michel Blanquer a demandé des sanctions à son encontre. On sait ce qu’ont coûté politiquement ceux que l’on a appelés «les frondeurs» lors du quinquennat précédent.


Êtes-vous parfaitement en phase avec le compromis trouvé par Jean-Michel Blanquer sur la question du voile (ni interdit, ni souhaitable)?


Il ne s’agit pas, à mes yeux, d’un compromis. Il s’agit d’une prise de position politique au sens plein et entier du terme. Le ministre, dans son rôle de membre du gouvernement, a rappelé l’état du droit: les parents accompagnateurs de sorties scolaires ne sont pas soumis au principe de neutralité religieuse, comme le sont les agents publics. Ils peuvent donc porter des signes religieux distinctifs.


On ne prend pas ainsi à partie quelqu’un dans le public quand on est élu d’une assemblée.


Ils sont en revanche soumis à une règle de discrétion quant à l’expression de leurs opinions politiques ou de leurs convictions religieuses. Ils n’ont pas le droit d’en faire état auprès des élèves qu’ils accompagnent, ils n’ont pas le droit de faire du prosélytisme, et le directeur de l’école peut tout à fait intervenir pour rappeler cette règle essentielle. L’enjeu en l’espèce est donc d’apprécier le caractère prosélyte ou non du voile porté par telle accompagnatrice. Tout cela a très clairement été rappelé dans la fameuse étude du Conseil d’État de 2013, sur laquelle s’appuie le ministre, et que nombre de ceux qui la citent devraient lire dans son intégralité plutôt que de s’en prévaloir à la légère pour expliquer que, concernant les accompagnateurs scolaires, tout serait permis. Mais le ministre est aussi un responsable politique, qui à ce titre peut exprimer ses idées en participant au débat public. C’est ce que fait Jean-Michel Blanquer quand il dit que le voile n’est pas «souhaitable» pour des raisons philosophiques, de conception de notre vie commune, et en l’espèce de la manière dont on considère l’égalité entre hommes et femmes. Je suis entièrement d’accord avec cette position d’ensemble: respect du droit, mais de l’ensemble du droit, et liberté d’expression des idées et convictions de chacun dans le débat public au-delà de l’état du droit.


L’élu RN Julien Odoul a-t-il eu raison de prendre à partie la jeune femme voilée présente au conseil régional de Bourgogne?


Non. D’abord parce qu’on ne prend pas ainsi à partie quelqu’un dans le public quand on est élu d’une assemblée. Un élu a une responsabilité d’exemplarité. Ensuite parce qu’on n’humilie pas une mère devant son enfant et ses camarades de classe qu’elle accompagne. Enfin parce qu’on ne sert pas sur un plateau les conditions de victimisation des musulmans que recherchent sans arrêt les tenants d’un islam politique qui manipulent les femmes musulmanes en faisant croire qu’elles ne peuvent l’être qu’en portant le voile ou en se baignant en burqini. Cela n’a d’ailleurs pas loupé, l’image doloriste de la «maman voilée» consolant son fils est désormais exploitée à fond par les islamistes et leurs alliés pour expliquer que la France est un pays «islamophobe».


Et bien évidemment, ceux-ci amalgament la sortie de l’élu d’extrême droite bourguignon aux positions républicaines du ministre de l’éducation nationale et des défenseurs de la laïcité! Ce qui arrange aussi bien les islamistes et leurs alliés que l’extrême droite, c’est la réduction du débat public à un face-à-face entre eux. Deux positions extrêmes, culturalistes et identitaires, toutes deux profondément opposées à une conception républicaine, laïque, humaniste et universaliste.


Les Français semblent avoir un avis tranché: 66 % d’entre eux, selon l’IFOP, sont favorables à l’interdiction du voile pour les sorties scolaires…


Oui, on observe dans toutes les enquêtes sur les questions d’identité collective des positions très majoritaires chez nos concitoyens en faveur d’une forte discrétion des religions dans la société, tout particulièrement de l’islam dont la visibilité s’est considérablement accrue ces trente dernières années (lieux de culte, port du voile, pratique du ramadan, développement du halal…). Cela témoigne à la fois d’un attachement très profond des Français pour la sécularisation de la société et pour la laïcité au sens général, qui implique une mise à distance des religions et de leurs pratiques, et de la montée en puissance d’une insécurité culturelle liée aux bouleversements de l’ordre du monde et à ses conséquences dans leurs représentations collectives au quotidien.


Que répondez-vous à ceux qui pointent au contraire un risque de stigmatisation, voire d’exclusion?


Le risque de stigmatisation et d’exclusion des femmes musulmanes vient d’abord et avant tout de ceux qui les manipulent et les instrumentalisent pour en faire les porte-drapeaux d’une idéologie politique fondée sur une lecture très spécifique de la religion musulmane. Qu’on pense simplement ici à l’inversion spectaculaire du principe de liberté qui consiste à dire que c’est le port du voile qui rend la femme libre! La responsabilité de tous ceux qui appuient ou corroborent cette inversion, à gauche, chez les féministes, parmi les intellectuels, dans les médias… est immense. Ils minent les fondements mêmes de notre société tels qu’ils ont été refondés avec les Lumières. Au nom d’une vision profondément biaisée de l’émancipation, qui serait réservée uniquement à certaines catégories de population eu égard à leurs identités d’origine, ils sapent la possibilité même d’une humanité commune. C’est cette démarche, essentialiste, identitaire, réductionniste… qui stigmatise et exclut les femmes musulmanes.