LA CRISE A GAZA ET LA FRANCE

La contagion de la haine

Gaza: l'horreur de l'agression israélienne


L’idée que le pays d’Europe où les communautés, juive d’un côté, musulmane de l’autre, sont le plus nombreuses pût rester à l’abri des retombées du conflit au Proche-Orient était une idée tout simplement absurde. Et le fait de n’avoir pas pensé à cette éventualité était simplement irresponsable. Déjà, lors d’un entretien avec un historien comme Jacques Berque, nous avions évoqué le problème de la présence de l’islam en France comme une réalité incontournable. Il s’agissait alors de rejoindre ou non les Américains dans la première guerre d’Irak, en janvier 1991. Berque soutenait que la France était déjà devenue une "puissance arabe" et que nous ne pouvions pas, de ce fait, intervenir. Avec plusieurs amis – un groupe formé de Germaine Tillion, Maxime Rodinson, Pierre Vidal-Naquet, Jean Lacouture et moi-même -, nous lui avons opposé que c’était précisément par estime pour les Arabes que nous devions contribuer à leur émancipation plutôt que de se montrer solidaires de leur régression.
Les chaînes de télévision étaient alors loin d’être aussi diverses qu’aujourd’hui, et Al-Jazeera, en particulier, n’existait pas. Il n’y avait pas ce foisonnement de sites internet et les radios ne multipliaient pas les émissions d’information reprises "en boucle". De ce point de vue, la surprise n’est pas d’assister depuis quinze jours à des manifestations contre les bombardements israéliens à Gaza mais que ces manifestations ne soient pas plus violentes.
J’ai fait involontairement, il y a quelques années, l’expérience de l’émotivité que peut engendrer un martèlement de l’information. Nous avions, dans notre automobile, laissé la radio allumée. De temps à autre, nous changions de station. Chaque fois, de manière lancinante, nous entendions annoncer, sur le ton le plus froid, qu’un Palestinien avait été abattu dans tel ou tel endroit des territoires occupés. Et comme le journaliste, pour aller plus vite, ne précisait pas dans quelles conditions il avait été tué, le sentiment s’installait en nous que le meurtre d’un Palestinien était un événement ordinaire de la vie courante.
Je me souviens d’avoir arrêté le moteur et dit à ma compagne : "Si j’étais musulman, j’aurais envie de sortir de la voiture et de tirer sur n’importe qui." J’imagine très bien, aujourd’hui, qu’un jeune Français musulman, après avoir entendu ses parents, puis le prêche de l’imam à la mosquée et enfin un déluge d’informations sur les ennemis de l’islam, oui j’imagine très bien quel sentiment d’humiliation et de révolte il peut éprouver.
Il en va de même, naturellement, et dans le sens contraire, pour un jeune Français juif, lorsqu’il entend avec la même régularité obsédante le résumé d’informations accablantes pour un Etat qui se déclare et se veut juif et dont il se sent, qu’il le veuille ou non, solidaire. De toute façon, d’ailleurs, il est concerné. Ce jeune juif se découvre dans un milieu hostile d’autant que rien n’est fait pour distinguer de manière convaincante l’antisionisme de l’antisémitisme. On se demande comment les réactions des uns et des autres pourraient être évitée alors que, dans les deux camps, on persiste à ne se parler les uns aux autres que pour se menacer ou s’accuser.
On a célébré au printemps dernier, et avec quel faste, le 60ème anniversaire de la création de l’Etat des juifs. A aucun moment, au moins dans les déclarations officielles des autorités françaises et surtout des responsables "communautaires", on n’a entendu des voix se préoccupant de ce qu’avait coûté aux Arabes de Palestine la gloire d’Israël. Or il aurait fallu tout faire pour ménager la sensibilité à vif des musulmans. Il aurait fallu qu’une institution comme le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) fasse leur place aux sentiments des Palestiniens et à leur revendication légitime d’un Etat indépendant. C’était l’occasion rêvée pour Gilles Bernheim, le nouveau grand rabbin de France, de faire une entrée oecuménique et fraternelle. Sans doute les communautés juives (le pluriel est ici volontaire) sont-elles nombreuses et marquées par la diversité. Mais les dissidents demeurent trop silencieux. Sait-on, par exemple, qu’en dehors du Cercle Gaston Crémieux et du Cercle Bernard Lazare, il y a des dizaines d’associations judéo-musulmanes. Elles ne se sont même pas adressées à nous pour se faire connaître.
2. D’autant que je ne pense pas que Barack Obama puisse renverser très vite l’ordre des choses. Je ne vois aucun des noms comme ceux de Brent Scowcroft, Zbigniew Brzezinski, David Ignatius, Robert Malley ou même de Dennis Ross dans le staff chargé, auprès de Hillary Clinton, des affaires du Proche-Orient. Hillary Clinton, cette grande dame, a contraint son rival Barack Obama à d’imprudentes surenchères, lorsqu’elle a pris envers Israël des engagements sur lesquels Barack Obama ne pouvait que s’aligner, en particulier lorsqu’elle a reconnu le caractère définitivement juif de Jérusalem comme capitale de l’Etat. Les généraux israéliens pouvaient très bien comprendre qu’aucun des candidats à la présidence des Etats-Unis ne s’opposerait à l’expédition à Gaza qu’ils préparaient déjà. Ce qui peut empêcher de renoncer à l’espoir, c’est que Barack Obama - comme Madeleine Albright et comme Colin Powell - s’est souvent déclaré impressionné par le degré d’impopularité des Etats-Unis dans le monde arabe et dans l’univers musulman.
Mais revenons à la situation française. Puisque les médias, malgré eux, portent une si lourde responsabilité, ils ont le devoir de restituer la complexité de cette véritable malédiction proche-orientale. Les représentants des grandes religions, de leur côté, viennent de prendre enfin l’initiative d’inciter ensemble leurs fidèles à renoncer à toute violence. Les intellectuels ont un rôle considérable à jouer dans cette épreuve. Ce rôle est clair : il s’agit de montrer à l’opinion arabe qu’il y a de très nombreux Français juifs hostiles à l’intervention israélienne à Gaza et de montrer à ces derniers qu’il y a de nombreux Français musulmans qui exécrent par le Hamas. La paix est un bien trop précieux et trop fragile pour la laisser entre les seules mains des religieux. D’autant qu’à la fin des fins il s’agit d’une chose et une seule : obtenir la fin du massacre des innocents.
Jean Daniel


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