L'université étranglée

Par Raymond Lalande

Éducation — l'effondrement du système


Au Québec, l'éducation est gratuite jusqu'à la fin des études collégiales. Cette politique, profondément enracinée dans nos moeurs depuis la Révolution tranquille, s'inscrit dans une vision plus large du rôle fondamental que joue l'État en tant qu'acteur de notre développement. (...)
Mais depuis quelques années, des nuages se profilent à l'horizon. Le discours n'est plus à l'État Providence, mais à l'État minceur. Nous n'avons plus, semble-t-il, les moyens de nos ambitions. L'endettement est devenu notre préoccupation première. Les structures et les politiques laissées en héritage aux générations futures semblent dorénavant ne plus peser bien lourd en comparaison du fardeau fiscal que nous leur transmettrons.
En attendant, qui se soucie vraiment de la formation de la relève? Qui se préoccupe de l'enseignement dit « supérieur »? (...) Au-delà des phrases creuses, qui actuellement au Québec a vraiment une vision d'avenir cohérente de l'enseignement supérieur et de son rôle dans notre développement social, économique et culturel?
Récemment, nous avons tous pris connaissance de la volonté du gouvernement actuel de procéder, enfin, au rehaussement du financement des universités. Mais, malheureusement, c'est trop peu trop tard. Nous avons manqué de vision sur notre avenir. Quand avez-vous entendu la dernière fois un politicien se soucier publiquement de l'importance de la création des connaissances, du développement indépendant et désintéressé de la recherche scientifique, du soutien à l'innovation, de standards élevés dans la formation? Qui a expliqué, avec la conviction requise, que les efforts déployés à ce niveau sont aussi importants pour la nation que l'oxygène qui nous permet de respirer?
La question du financement des universités doit être débattue et une véritable politique concernant la formation supérieure doit être établie. La question de la pertinence du gel des droits de scolarité (communément appelés frais de scolarité) à l'université doit être posée. Ceux-ci n'ont pas bougé d'un iota depuis 1994 (une époque où, par comparaison, l'essence se vendait 55 cents le litre à Montréal). À première vue, voilà qui est bien. Nos jeunes ont ainsi un accès à la formation supérieure à un coût qui n'a rien à voir avec ce qui est exigé ailleurs au pays. Mais ceci n'est pas une politique. Car, comme partout ailleurs, les choses évoluent et les coûts vont en croissant. Alors si, d'un côté, l'État hésite à investir et que, de l'autre, il maintient le gel des droits de scolarité, on se condamne inévitablement à la dégradation. (...) Pendant ce temps, alors que d'autres investissent massivement dans leurs universités, nous nous contentons d'observer la dégradation des nôtres.
En attendant que l'enseignement supérieur réapparaisse un jour réellement sur l'écran radar de nos politiciens, que pouvons-nous faire? Afin d'éviter la dérive actuelle qui conduit l'université vers une médiocrité dont nous paierons tous le prix, j'en appelle à la solidarité de ceux qui en sont les premiers bénéficiaires: les étudiants. Particulièrement ceux qui profiteront le plus des avantages d'une formation universitaire qui leur assurera un emploi, la plupart du temps, bien rémunéré et parfois même à l'abri des aléas du marché. À vous tous, étudiants des programmes professionnels, futurs médecins, pharmaciens, ingénieurs, avocats et autres qui, certes, après plusieurs années d'un dur labeur, pourrez jouir d'une position enviable, je demande, à défaut de mieux, de contribuer davantage, selon les moyens que votre future profession vous permettra d'assumer.
Un droit n'est jamais que l'autre aspect d'un devoir, disait Sartre. Il vous revient d'avoir les yeux grands ouverts sur ce qui se passe. L'université, votre université, c'est aussi votre responsabilité. Certes, vous pouvez manifester, exiger même la gratuité complète. Aussi bien se réclamer de la pensée magique. L'heure n'est plus à la contribution de tous pour certains. Vous pouvez rager sur les coûts qu'on vous demande d'assumer. Je vous demande aussi de vous questionner sur la valeur de la formation qu'on vous offre. Vous pouvez vous satisfaire d'un discours qui ne demande qu'au leurre d'opérer. Et bientôt, nos universités ne seront plus que l'ombre d'elles-mêmes.
Quand l'État se désengage de l'enseignement supérieur, c'est qu'il ne croit plus en sa capacité d'influer sur son avenir. Dans ces circonstances, par leur contribution, seuls les étudiants peuvent encore sauver l'université.
Raymond Lalande
_ L'auteur est professeur titulaire et vice- doyen aux études médicales de premier cycle à la faculté de médecine de l'Université de Montréal.


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