L'étrange sommet

Géopolitique du Proche-Orient


Dans quatre jours à peine, un sommet international sur le Liban se tiendra à Rome. Autour de la table, les abonnés aux pièges orientaux accompagnés cette fois-ci de mandarins des deux puissances sunnites des environs, soit l'Égypte et l'Arabie Saoudite. Problème? Le metteur en scène des convulsions actuelles, l'Iran chiite, n'a pas été invité.
Homme rompu à la complexité du Proche-Orient et ex-conseiller du président Clinton pour cette région, Robert Malley, aujourd'hui directeur au sein de l'ONG International Crisis Group, a signé une opinion méritant qu'on s'y arrête. Dans son texte, on peut lire ceci: «L'idée que la phase actuelle du conflit au Liban puisse se conclure en un accord sur le désarmement du Hezbollah sans un marché plus vaste avec Damas et Téhéran est illusoire. On le fera peut-être par voie militaire - c'est là sans doute l'espoir israélien -, mais au prix [...] d'une déstabilisation du Liban.»
Bien. Au milieu de la semaine prochaine, les représentants du Liban, des États-Unis, de l'Union européenne, de la France, de la Grande-Bretagne, de la Russie, de l'ONU, de l'Égypte et de l'Arabie Saoudite vont plancher sur les sujets suivants: relance de l'aide humanitaire, déploiement possible d'une force internationale et, bien sûr, imposition d'un cessez-le-feu. Pour plusieurs de ces acteurs, États-Unis, Grande-Bretagne, Égypte et Arabie Saoudite au premier chef, les balises du cessez-le-feu doivent fixer dans le temps le désarmement du Hezbollah. Par exemple, on s'apprête à proposer l'intégration du bras militaire du Hezbollah dans l'armée libanaise.
Le hic, on le répète, c'est que le dernier mot concernant le Hezbollah n'appartient pas au premier ministre libanais mais bel et bien à ses pendants syrien et iranien. Depuis le retrait des soldats syriens consécutif à l'assassinat de l'ex-premier ministre libanais Rafic Hariri, Damas a trouvé en Téhéran un allié plus que bienveillant. Quant à Téhéran, il a en Bachir al-Assad un président plus que conciliant. En aidant ce dernier à se maintenir au pouvoir, l'Iran fait pour ainsi dire un coup double: Damas participe à ses agissements au Liban et freine l'essor des Frères musulmans, des sunnites, que la majorité des Syriens voudraient voir à la tête de l'État. Ainsi, l'Iran peut poursuivre plus tranquillement, si l'on ose dire, son plan d'arrimage à long terme de l'Irak.
Dans l'organisation du sommet de Rome, on a donc réservé deux sièges à l'Arabie Saoudite et à l'Égypte. De prime abord, ce fait pourrait être considéré comme tout à fait secondaire. Il ne l'est pas du tout. Car en conviant les deux grandes nations sunnites de cette partie du monde, on prend peut-être le risque d'exacerber des tensions déjà très tendues. On doit se rappeler qu'au début de mai dernier, à Riyad, les pays sunnites ont officiellement affiché leur crainte que l'Iran accède au statut de puissance nucléaire tout en signifiant qu'ils prendraient des mesures nécessaires pour freiner cette montée en puissance.
Ainsi donc, les principaux ennemis de l'Iran, à l'exception d'Israël, prévoient arrêter les contours d'un cessez-le-feu devant se traduire par un désarmement du Hezbollah et par le déploiement d'une force internationale. De cette dernière, la secrétaire d'État Condoleezza Rice a estimé qu'elle devrait être «robuste», on ne saurait mieux dire, tout en précisant que les États-Unis n'y participeraient pas.
Admettons un instant que tout le monde s'accorde pour envoyer une force internationale sans Américains. Quels pays vont la composer? Pour les liens historiques que l'on devine, la France devrait être de la partie. Ensuite? La Grande-Bretagne? Comme les États-Unis, elle a trop à faire en Irak. Quant à la Russie, elle entretient des liens commerciaux trop étroits et trop sensibles avec l'Iran pour prendre ce risque. Alors qui? Vu la composition du sommet, l'Arabie Saoudite et l'Égypte devraient logiquement être considérés.
Imagine-t-on la scène? Des soldats sunnites portant les couleurs de deux pays qui critiquent haut et fort l'Iran vont commander aux chiites du Hezbollah de remettre leurs fusils et leurs missiles. C'est à se demander si tout n'a pas été fait pour sauver les apparences d'une communauté internationale qui, faute de s'impliquer sérieusement, a laissé pourrir la situation. En attendant, l'offensive israélienne a ramené le Liban 20 ans en arrière.


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