Fraternel <i>Globe and Mail</i>

Tribune libre



Le 6 décembre 1989, la folie meurtrière de Marc Lépine m'a profondément bouleversé. Ayant forgé de nombreuses amitiés en participant intensément à la vie étudiante de Polytechnique, j'ai ressenti cette tragédie comme une attaque aussi cruelle qu'injuste contre une grande famille à laquelle j'appartenais. Diplômé depuis déjà quelques années, je connaissais de moins en moins de monde à Poly. Mais la fatalité a voulu que la première à tomber sous les balles de Marc Lépine soit Maryse, jeune employée du services des finances que mon ami Jeff, lui aussi de Poly, était si heureux d'avoir mariée.
Cherchant à combler le terrible sentiment d'impuissance qui m'accablait comme tant d'autres, j'avais fait partie d'une petite délégation qui faisait la tournée des hôpitaux pour apporter aux victimes et à leur famille les sympathies de l'association étudiante. Cela m'a permis de savoir qu'outre les quatorze femmes ayant péri, de nombreuses personnes ont subi des blessures physiques et psychologiques permanentes dont le grand public n'a jamais entendu parler. Le jour de la chapelle ardente au foyer du pavillon principal de l'Université de Montréal, j'avais agi en tant que vigie, passant de longues heures à me tenir debout à côté de l'un de ces trop nombreux cercueils à voir défiler des milliers de gens éplorés. Ces journées sont probablement les plus longues de ma vie.
Voilà pourquoi le 13 septembre dernier, je me suis aussitôt senti très proche de la grande famille du collège Dawson. Aujourd'hui père de famille et sachant trop bien quelle terrible épreuve attendait toutes ces personnes encore plus jeunes que nous l'étions en 1989, j'ai été submergé par un immense sentiment de compassion. Depuis ce jour, même si mes propres cauchemars de 1989 sont revenus me hanter, j'ai éprouvé la même obligation qu'il y a 17 ans de serrer les coudes. Et je sais que des milliers, voire des millions de Montréalais et de Québécois ont fait de même. Je les ai vus de mes yeux se recueillir comme moi cette fin de semaine à l'entrée du collège, boulevard de Maisonneuve. Je les ai vus le lundi suivant, partout en ville, portant comme moi du rose pour manifester leur solidarité avec la communauté du collège Dawson, de retour sur les lieux.
Puis ce même lundi, poursuivant ma quête de leçons à tirer dans tout ce qui s'est écrit sur cette explosion de haine, je suis tombé - littéralement - sur la chronique de [Jan Wong dans le Globe and Mail de samedi->2009]. Alors que ma ville avait terriblement besoin de réconfort, j'ai lu une journaliste torontoise établie expliquer avec assurance et certitude les fusillades de Polytechnique, Concordia et Dawson par «des décennies de luttes linguistiques» dans ce Québec où il ne serait pas «répugnant» de «parler de pureté raciale».
Dans ce qui s'auto-proclame «Canada's national newspaper», je me suis fait dire que, né de père algérien, Marc Lépine «était francophone mais [qu']aux yeux des Québécois pure laine, il n'était pas l'un des leurs et ne l'aurait jamais été». Comme lui, en conclut ma concitoyenne canadienne, Kimveer Gill et Valery Fabrikant «ont été marginalisés dans une société qui valorise l'ascendance pure laine». Moi qui avais toujours cru que ce que Jan Wong appelle «les restrictions de la loi 101, l'infâme loi linguistique de la province» avait justement pour but de rendre les écoles françaises de Montréal le moins «pur laine» possible.
D'abord éberlué, je me suis demandé pourquoi. Et pourquoi maintenant. Puis m'est venue une certitude : jamais un journal québécois, francophone ou anglophone, n'aurait publié ça. Même le pape, pourtant réputé infaillible, a récemment exprimé des regrets d'avoir émis certains propos.
Si personne au Globe and Mail n'en fait autant au plus vite, parions que dans 17 autres années, lorsque je repenserai à ces tristes jours, je me souviendrai encore d'où la fraternité n'est pas venue. Voilà ce que vous aurez accompli, Madame Wong.
Christian Gagnon, ing.
_ Montréal

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Christian Gagnon137 articles

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CHRISTIAN GAGNON, ing.
_ L’auteur a été président régional du Parti Québécois de Montréal-Centre d’octobre 2002 à décembre 2005





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