En France, une élection ni-ni

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« La gauche et la droite ne seront bientôt plus que les vestiges d’un XXème siècle bien révolu »

PARIS — Pour la première fois dans l’histoire des trois dernières républiques, les deux candidats favoris à l’élection présidentielle française récusent leur appartenance à la droite ou à la gauche, ou même au centre, de l’échiquier politique.
Marine Le Pen, cheffe de file du Front National, un parti dit d’extrême droite, a tenté d’en exclure le fondateur — son propre père Jean-Marie — qu’elle trouvait trop à droite. La candidate, qui selon les sondages devrait arriver en tête du premier tour de l’élection, reproche au président socialiste François Hollande d’avoir abandonné les plus faibles et les exclus — bref, d’avoir abandonné les idéaux de solidarité sociale de la gauche. Au contraire en son temps M. Le Pen reprochait à François Mitterrand, premier socialiste à être élu sous la Vème République, en 1981, son monstrueux et « nuisible » gauchisme.
Lors du grand débat télévisé du mardi 4 avril, les mots qui sont revenus le plus souvent dans la bouche de la leader du Front National n’auraient pas effleuré celle de son père : « chômeurs », « exclus », « pauvreté », « démunis » ; tous, le résultat du « capitalisme » et du « libéralisme ». De ce fait, les candidats dits de gauche, voire d’extrême gauche, semblaient étrangement sur la même longueur d’onde que Mme Le Pen quand ils invectivaient banquiers et multinationales.
Face à elle, Emmanuel Macron, autre favori au premier tour de l’élection et donné comme gagnant du deuxième, répétait inlassablement que tout en étant social il était principalement progressiste et pragmatique, et ouvert à la globalisation et à la finance. Le jeune énarque — ancien banquier d’affaires et conseiller de M. Hollande, qui en a fait son ministre de l’économie — ne se reconnaît pas non plus dans l’échiquier politique classique. Il refuse d’être qualifié de gauche, encore moins de socialiste, mais il n’est pas davantage de droite. Les affiches de son jeune parti, En Marche! prône le slogan « La France doit être une chance pour tous ».
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Opinion Op-Ed Contributor
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Certains, comme l’ancien ministre de l’éducation François Bayrou, voit dans cette rhétorique le retour du centre dans le jeu politique, mais M. Macron récuse aussi cette idée. Il se veut d’abord partisan du renouvellement de la classe politique — un des leitmotivs favoris du Front National, justement. Mais contrairement à Mme Le Pen, M. Macron est un européaniste convaincu. Il croit en l’euro. Il ne voit pas l’immigration comme une calamité. Il ne croit pas que l’identité française soit en péril, que la culture nationale soit menacée par l’islamisation ou qu’il faille se méfier de la technoscience.
Au lieu de la polarité classique droite-gauche, les deux candidats favoris à l’élection présidentielle incarnent une polarité entre populisme et libéralisme, au sens large.
Il ne faut pas confondre populisme avec démagogie, la pente naturelle des démocraties représentatives qui consiste à séduire les électeurs plus qu’à les convaincre. Le populisme n’est pas non plus le fait d’être proche du peuple. C’est le fait de parler à sa place et de prétendre être porteur d’un sens commun incritiquable. En particulier, il s’agit d’exprimer l’émotion d’un peuple qui se sent diminué, encerclé et perdu. Le discours populiste est nostalgique d’une puissance passée et rivé à la défense éperdue de l’identité.
Alors que l’antisémitisme des années 1930 s’appuyait sur l’angoisse de la désintégration de l’identité biologique, l’islamophobie de notre siècle s’appuie sur l’angoisse de la désintégration de l’identité culturelle. Et la lutte contre l’infiltration islamique dépasse le clivage droite-gauche en visant à la fois les successeurs putatifs des Sarazins ennemis de l’Europe chrétienne (ce qui mobilise les électeurs dits de droite) et une religion musulmane qui remettrait en cause les acquis de la modernité, l’égalité homme-femme et la liberté d’expression (ce qui mobilise les électeurs dits de gauche).
Ces électeurs en oublient leurs intérêts concrets, parfois antagonistes, à la faveur du sentiment commun d’encerclement culturel. Lorsque Mme Le Pen parle des pauvres, des exclus, des ouvriers, des agriculteurs ou des commerçants, elle vise un seul peuple meurtri par la globalisation, l’Union européenne, l’euro, l’immigration et l’islamisation.
L’inquiétude du naufrage culturel date d’environ une génération : après la décolonisation, c’est l’intervention américaine en Irak de 2003 qui a cruellement démontré à la « vieille Europe » la perte de sa puissance impériale. Le populisme nourri par ce malaise semble simplement avoir atteint son point culminant à l’occasion de cette élection présidentielle.
Le mouvement En Marche! de M. Macron représente la première organisation de grande envergure à s’opposer à cette mouvance — mais selon des modalités sortant elles aussi du clivage droite-gauche traditionnel. A la nostalgie du passé et à l’angoisse du peuple meurtri, M. Macron substitue une vision positive de l’avenir, réhabilitant au passage le sens originel du libéralisme, comme doctrine promouvant les libertés individuelles.
Au début des années 1980 on avait pris l’habitude de dire, à partir de la devise de la République française « Liberté, Egalité, Fraternité », que la priorité de la droite était la liberté et la priorité de la gauche, l’égalité. Le mot « libéralisme » lui-même était progressivement devenu un repoussoir à droite comme à gauche, surtout lorsqu’on lui adjoignait le préfixe « néo ». Le « néo-libéralisme » était devenu l’antivaleur française, l’image de l’injustice sociale et de la sauvagerie du marché.
En réalité, la droite était plutôt libérale économiquement et plutôt réactionnaire sur les questions sociétales (mœurs, sexualité), alors que la gauche était libérale sur les questions sociétales et étatiste sur les questions économiques et sociales.
M. Macron rompt aujourd’hui avec cette polarité, car son libéralisme s’applique sur toute la ligne, de la dimension sociétale à la dimension économique.
Mme Le Pen s’en écarte également mais, pour sa part, en développant un programme réactionnaire sur les questions sociétales et étatiste sur les questions économiques et sociales.
Ainsi les deux candidats présentent des visions antagoniques de la globalisation, de l’Europe et de la laïcité. Du côté Le Pen, la laïcité, par exemple, est défensive, privilégiant la culture française contre la religion de l’étranger. Du côté Macron, elle est libérale, et privilégie la liberté de culte.
Cette évolution n’est pas unique à la politique française. La chancelière allemande Angela Merkel présente un autre exemple probant. Issue de la démocratie chrétienne dite de droite, elle poursuit, notamment en matière d’immigration, une politique qui sociétalement est proche des positions de type social-démocrate couramment associées à la gauche.
Une nouvelle opposition idéologique semble donc être en train de redéfinir le discours politique en France, et ailleurs en Occident: le protectionnisme économique et identitaire des populistes, face à l’ouverture à l’Europe et la globalisation des libéraux. La gauche et la droite ne seront bientôt plus que les vestiges d’un XXème siècle bien révolu.


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