Écoles hassidiques: quelques nuances s'imposent

Écoles clandestines


Comme plusieurs Québécois, j'ai été un peu surpris d'apprendre l'existence parallèle des écoles hassidiques dans notre système d'éducation. Je me doutais bien qu'il y avait des ententes avec certaines communautés culturelles, mais je croyais que celles-ci prenaient une forme inspirée de l'enseignement à la maison, à savoir que cette formation comprenait le devoir de transmettre le programme du ministère. Je dois dire qu'une telle éventualité -- qui, pour moi, ne représente pas la situation idéale -- est parfaitement acceptable et constitue le prix d'une démocratie ouverte sur les minorités.

Le cas mis au jour avec les écoles hassidiques est différent. On lit et on entend toutes sortes de propos d'étonnement. Des clichés reviennent : comment pourrait-on assurer la formation intégrale d'un jeune avec seulement la Torah et le Talmud ? Ces jeunes ne seront-ils pas dépendants de leur communauté à jamais, ne pouvant travailler que dans des entreprises juives ? La société laïque serait-elle le seul remède à la maladie des minorités «sectarisantes» ?
Dans l'édition du Devoir du 13 septembre ([«Écoles hassidiques illégales - L'État doit être ferme»->1956]), Yves Casgrain doute des propos du directeur général de l'Association des écoles juives, Charles Lévy, qui affirme croire en la qualité de la formation offerte dans les écoles juives. Je conviens que le ministère de l'Éducation a une vue de l'éducation et un «profil de sortie» pour les jeunes, ce profil correspondant grandement aux exigences du marché du travail aujourd'hui. Or ce modèle, si méritoire soit-il, n'a pas nécessairement le monopole de la formation humaine. De très grands philosophes juifs qui ont marqué le XXe siècle sont passés par ces écoles talmudiques. L'étude du Talmud et de la Torah peut donner lieu à une exégèse très poussée et à une maîtrise des sciences de l'interprétation que nos formations en sciences humaines et en droit envient.
N'intervenir qu'en cas d'abus

M. Casgrain relève également le fait que les jeunes hassidiques n'ont pas d'autres perspectives d'avenir que de travailler dans des entreprises juives en raison du fait qu'ils n'ont pas les qualifications requises. Appartient-il à l'État de s'ingérer dans le type de valeurs et d'avenir que des parents veulent donner à leurs enfants ? Personnellement, j'ai plusieurs réserves à propos de ce pouvoir d'intervention. Je ne dis pas que l'État ne doit jamais intervenir, mais il faudrait qu'il s'agisse de cas d'abus démontrés.
Je serais porté à laisser les communautés gérer elles-mêmes le choc avec la modernité. Je veux dire par là que, dans toutes les communautés culturelles au Canada, les jeunes générations entrent en débat plus ou moins fort avec leur communauté d'appartenance. Ces débats donnent normalement lieu à des intégrations plus fortes de ces communautés dans la société plus large.
Autrement dit, la communauté hassidique a toutes les chances de connaître des évolutions internes qui la rapprocheront de l'ensemble des Québécois, et il peut être tout à fait acceptable de laisser ces forces agir.
Une société laïque ?
Le dernier cliché sur lequel j'aimerais dire un mot est le fait de qualifier la société québécoise de société laïque. Si on entend le mot «laïque» dans son acception française, je pense alors qu'il est important de rectifier le tir. La laïcité québécoise est loin d'être identique à la laïcité française. La société québécoise est une société sécularisée, mais il s'agit d'une sécularisation à la canadienne. Il y a toujours eu et il y a encore des accommodements à la diversité religieuse et culturelle.
De manière générale, les groupes religieux ont partagé un grand nombre de valeurs propres aux sociétés canadienne et québécoise modernes, donnant ainsi lieu à des rapports de bon voisinage. Je ne suis toujours pas convaincu que la laïcité intégrale (par exemple, l'abolition du financement de toutes les écoles privées à charte confessionnelle) procurera un meilleur consensus social que ne le fait déjà notre pratique de la sécularisation.
J'espère que le lecteur comprend l'intention de ce petit commentaire. Il ne s'agit pas de faire l'apologie de ces écoles parallèles. J'ai une préférence pour le système d'éducation québécois, bien que je le trouve imparfait à certains égards. Je veux seulement indiquer qu'il ne faut pas se comporter comme une majorité tyrannique. Une démocratie saine et sûre d'elle-même est capable de souffrir quelques exceptions dans la mesure où les communautés qui bénéficient de ces privilèges ne constituent pas une menace à la vie de l'ensemble des citoyens. Je ne pense pas qu'il y ait lieu de considérer la communauté hassidique comme un danger. Au contraire, elle fait preuve d'une cohabitation respectueuse des autres citoyens.
Pierre C. Noël
_ Professeur agrégé à la faculté de théologie, d'éthique et de philosophie de l'Université de Sherbrooke et membre du groupe de recherche Société, Droit et Religions (SoDRUS)


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