Duplessis (1): l'Union nationale

Le début

Tribune libre

Le personnage de l’ancien premier ministre du Québec Maurice Duplessis revient souvent dans les discussions et les débats politiques québécois d’aujourd’hui. On le calomnie, le salit et injure sa mémoire. Ce n’était pas Duplessis !

Ayant vécu une bonne partie de cette période, je l’ai décrite dans mon livre « Et dire que j’étais là : itinéraire d’un p’tit gars de Verdun » qui est affiché sur mon site internet.

Afin d’en faciliter la lecture, j’ai regroupé toutes les parties qui réfèrent à Duplessis pour en faire un seul texte. Le problème est qu’il est long. Je l’ai divisé en six sections que je présenterai en six blogs consécutifs à tous les deux ou trois jours.

Voici les titres de chacun de ces blogs : l’Union Nationale, King et Saint-Laurent, Les antiduplessistes, l’impôt provincial, Autonomie… autonomie, la mort de Duplessis.

Voici le premier :

Duplessis(1) : l’Union nationale

À l’élection provinciale du Québec de 1935, le parti Action Libérale Nationale (ALN) est dirigée par Paul Gouin, un politicien nationaliste, poète à ses heures, qui a quitté le parti libéral dirigé par Louis-Alexandre Taschereau en claquant la porte l’année précédente avec d’autres dissidents et qui jubile à l’idée d’appliquer son programme de restauration économique et sociale Il entrevoit maintenant la possibilité de prendre le pouvoir dans un avenir rapproché. Suite à une alliance avec les Conservateurs dirigé par Maurice Duplessis, les deux partis se partagent les comtés afin de ne présenter qu’un candidat de l’alliance par comté. L’ALN fait élire 26 candidats sur 57 comtés et les conservateurs 16 sur 33 comtés. Les libéraux minoritaires conservent le pouvoir et choisissent un nouveau chef, Adélard Godbout. Conformément à l’entente entre les partenaires de l’alliance, Duplessis devient chef de l’opposition. Quelques mois plus tard, l’effet combiné du manque de leadership de Gouin et d’un manque de fonds permettent à Duplessis, qui manœuvre bien contre le gouvernement, de récupérer l’ALN et un grand nombre de ses partisans à la faveur d’une fusion. Duplessis crée un nouveau parti : l’Union Nationale.

Le pouvoir à Duplessis

Godbout croyant pouvoir obtenir une majorité déclare une élection générale pour 1936. Maurice Duplessis ouvre sa campagne électorale à Trois-Rivières. Il définit son programme politique en promettant de défendre l’autonomie provinciale dans les rapports du Québec avec le fédéral, de lancer des programmes d’électrification rurale, de pavage des routes, de construction d’écoles et d’hôpitaux et de restaurer l’intégrité de l’administration publique. Plus particulièrement, il s’engage à nationaliser l’électricité. L’Union Nationale remporte une éclatante victoire avec 70 sièges contre 15 et les libéraux perdent le pouvoir après l’avoir exercé pendant 42 ans, sans interruption. Suite à cette victoire, le gouvernement fédéral met sur pied la commission Rowell-Sirois pour faire enquête sur les relations financières entre le fédéral et les provinces. Elle conclut que le rôle du Canada doit être plus important dans les programmes sociaux afin de les protéger contre de futures calamités économiques.

Malgré cela, à la suite d’un grand débat à la Chambre des communes à l’issue duquel la déchirure du pays s’exprime par l’appui à la guerre ou la neutralité, King décide d’engager le Canada aux côtés des Anglais. Le 10 septembre 1939, il déclare la guerre à l’Allemagne. Cependant, King veut limiter l’engagement du Canada et insiste qu’il n’y aura pas de conscription.

Au Québec, la cote du Premier Ministre Duplessis est en baisse. Pourtant, il a fait adopter les premières mesures sociales du Québec, telles que les lois sur les pensions de vieillesses, l’assistance aux mères nécessiteuses, la pension aux aveugles, les salaires raisonnables (qui deviendra plus tard la loi sur le salaire minimum). Il crée aussi le Ministère de la santé et du bien-être social. La dépression l’a empêché d’appliquer son programme de réforme sociale et économique et il a également dû renier sa promesse électorale de nationaliser les producteurs d’électricité à cause du refus du syndicat financier de la rue Saint-Jacques de le financer. De plus, il est trop nationaliste au goût de ce milieu anglophone, qui incarne le pouvoir réel au Québec.

L’annonce par King de l’entrée en guerre du Canada fournit à Duplessis une façon de racheter sa carrière politique. Il déclenche une élection provinciale en 1939 en invoquant le besoin d’obtenir un mandat fort pour tenir tête aux visées centralisatrices d’Ottawa et à la conscription qu’il pressent. Mais les ministres fédéraux du Québec, Lapointe, Cardin et Power, défendent King et promettent qu’il n’y aura jamais de conscription sous le parti libéral fédéral. Sentant de plus un défi à leur crédibilité et à leur légitimité, ils menacent de démissionner ensemble si Duplessis est réélu. Les libéraux reviennent au pouvoir.

Godbout, vendu ?

Depuis son élection au Québec, le Premier ministre Godbout collabore totalement avec les autorités fédérales. On dit qu’il doit son élection aux libéraux fédéraux. Que ce soit vrai ou non, il se dit surtout préoccupé par ce qu’on dit de sa province. Il souhaite éviter une répétition des attaques intolérantes dont elle a été la cible à la fin de la 1ière guerre mondiale. Afin d’éviter que ne soit mise en cause la loyauté des Canadiens français ou leur courage, il décide d’offrir à King toute sa collaboration pour assurer la victoire. Il s’identifie à ce long courant d’opinion au Québec pour qui la Confédération canadienne peut fonctionner si les compromis nécessaires se font. Cette position politique le situe en droite ligne avec les Lafontaine, Cartier, Chapleau et Laurier, qui furent tous confrontés à des problèmes semblables.

Godbout collabore vraiment. Trop? C’est certainement l’avis de plusieurs. Il accepte de céder au fédéral la juridiction du Québec sur l’assurance-chômage. Il accepte également que le fédéral enlève aux provinces leur autonomie fiscale. Il recommande de voter « oui » au plébiscite. Il refuse de condamner le gouvernement fédéral lorsqu’il adopte la loi 80 autorisant la conscription. Il ne cesse de répéter que l’état de guerre exige l’entente et la coopération. Godbout va même jusqu’à dire que si King lui demande « de cirer les bottines de soldat, parce que cela aidera l’effort de guerre, il le fera ». Suite aux recommandations de la commission Rowell-Sirois, Godbout accepte la création d’un nouveau programme d’allocations familiales canadien qui est une ingérence dans un champ de juridiction provinciale. De nombreux québécois pensent qu’il en fait trop. Pour eux, Godbout a un chef et ce chef est à Ottawa.

Cela n’empêche pas de nombreuses personnes de trouver remarquable la performance du gouvernement Godbout. La prospérité engendrée par la guerre lui fournit l’occasion de faire beaucoup. En 1940, il donne le droit de vote aux femmes qui, sous la gouverne d’Idola Saint-Jean et autres dirigeantes féministes canadiennes françaises, ont bataillé ferme pour l’obtenir, malgré les vœux des plus hautes instances religieuses. Pourtant, le Québec est la dernière province à l’accorder. En 1943, il s’oppose encore une fois à la hiérarchie de l’Église et fait adopter une loi rendant obligatoire l’éducation des enfants jusqu’à 14 ans, car il croit que la prospérité future de la province passe inévitablement par de profondes réformes en matière d’éducation. Il nationalise la Beauharnois Light Heat and Power Company, crée l’Hydro-Québec et lui cède toutes les réserves d’eau non déjà concédées de la province. Il crée un conseil économique pour le gouvernement en matière de stratégies de développement. Il fait adopter un nouveau code du travail qui précise les droits des travailleurs à la négociation collective et à la syndicalisation. En général, son gouvernement est considéré honnête, ce qui est rare à cette époque, et progressiste.

L’élection provinciale de 1944

Une élection générale doit avoir lieu le 8 août 1944. Duplessis sait que l’« à-plat-ventrisme » de Godbout devant le fédéral et la conscription obligatoire, décrétée malgré les promesses du contraire aux gens du Québec par les ministres de King et douloureusement inscrite dans la mémoire des Canadiens français, vont lui donner une occasion en or pour reprendre le pouvoir.

Il doit cependant compter avec la présence d’un mouvement contestataire devenu parti politique, « Le Bloc Populaire Canadien ». Composé de nationalistes québécois, ce parti a été créé le 8 septembre 1942, peu après le plébiscite, par des opposants à la conscription. Il s’inspire des idées d’Henri Bourassa, qui l’endosse. Ce parti fédéral, appuyé entre autres par Camilien Houde et un groupe de jeunes étoiles montantes comme Jean Drapeau et Pierre Trudeau, décide de créer une aile provinciale pour contester l’élection de 1944. Il prend pour chef André Laurendeau, son secrétaire. Ce parti base son programme sur la défense des droits des Canadiens français et propose l’intervention de l’état aux niveaux économique et social, tout en se défendant bien d’être socialiste.

Duplessis, en pleine forme, entreprend sa campagne électorale sur un thème accrocheur, l’autonomie provinciale. Il y gagne en crédibilité. Il promet de récupérer d’Ottawa tous les pouvoirs qui lui ont été cédés par le gouvernement Godbout, d’électrifier tout le territoire (à ce moment-là, seulement 60 % des Québécois ont l’électricité), de paver toutes les routes principales, de construire des écoles, des universités, des hôpitaux… En somme, de moderniser sa province. Il se dit prêt à respecter la constitution canadienne et affirme « La coopération toujours, l’assimilation jamais ! ».

L’Union Nationale remporte 48 comtés, les libéraux 37 et le Bloc 4, dont celui d’André Laurendeau qui devient député à l’Assemblée législative. Maurice Le Noblet Duplessis redevient Premier Ministre du Québec, le 20ième depuis la Confédération.

C’est un important changement de gouvernement qui promet des débats politiques fondamentaux. Il s’ajoute à celui qu’a connu la Saskatchewan, le mois précédent, où le CCF a pris le pouvoir avec son chef, Tommy Douglas. Celui-ci s’est ainsi trouvé à former le premier gouvernement socialiste du Canada. Les choses ne seront plus jamais les mêmes. Notre pays arrive à un point tournant de son histoire. Désormais, la constitution et les questions sociales vont passer au premier plan des préoccupations des Canadiens.

suite: Duplessis (2) : King et Saint-Laurent


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