CHUM: illusion, inaction et résignation

Par Denis Soulières

CHUM

mardi 4 janvier 2005
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L'ambition ne se raréfie pas au CHUM. Son désir d'être le phare de la médecine québécoise brille incontestablement comme le démontre le défilé de projets constamment plus ambitieux depuis 10 ans. De l'ajout d'un pavillon à l'Hôtel-Dieu, à la Cité du savoir, passant par la restauration des sites actuels et le 6000 St-Denis, le CHUM tangue vers un concept toujours plus gros, multi-fonctionnel, mais difficilement réalisable. Rappelons quelques conditions: la place de l'Université de Montréal en santé, l'organisation des soins médicaux et le contexte financier québécois, de façon à exposer des incohérences démontrant les bases mouvantes et inconsistantes du dossier CHUM.
L'Université de Montréal tient le haut du pavé en formation médicale et para-médicale au Québec. Cette université et le CHUM sont responsables de certifier une prépondérance d'étudiants en médecine, sciences infirmières et autres professions de la santé. Au-delà de la formation, le CHUM constitue, qualitativement et quantitativement, un centre majeur en soins de santé. Il est donc étonnant de constater que le gouvernement fasse fi de certaines évidences. Le Centre Universitaire de Santé McGill (CUSM) et le CHUM profiteront des mêmes investissements publics pour construire leurs hôpitaux. Le CHUM produit pourtant davantage que le CUSM en enseignement et en soins. Dans certains domaines, le nombre de patients et de procédures inventoriées est du double au CHUM. Ne devrait-il pas recevoir un financement conséquent ? On objectera des notions de particularité, de droit des minorités, etc. Cependant, cette décision défavorise indûment le CHUM, la population majoritairement francophone qu'il soigne et ses étudiants. L'historique de susceptibilité et de différence doit s'effacer pour laisser place au réalisme qu'impose l'organisation des soins et la démographie montréalaise.
Le concept de regroupement des activités du CHUM est aussi expulsé par le gouvernement. Malgré l'avantage de trouver sous une enseigne toutes les composantes de la médecine pour assurer innovation, compétence et productivité, le gouvernement exige du CHUM et du CUSM qu'ils se divisent les activités médicales, et pas seulement les champs d'expertise. Oubliez la synergie, parlons séparation des biens. Le CHUM pourrait n'être que 50 % d'une équipe médicale complète. Cette défaveur est accentuée par la gestion gouvernementale des effectifs médicaux empêchant le développement d'équipes expertes dans les hôpitaux universitaires.
L'emplacement de cet hôpital est de première importance. Le CHUM ne pourra être strictement voué à l'enseignement et la recherche. Par ailleurs, sa valeur socio-sanitaire s'avérerait réduite en l'installant dans un territoire couvert par d'autres hôpitaux, comme dans le projet Outremont. De plus, la décision gouvernementale de ne pas majorer le budget de fonctionnement du CHUM signifie que toute modification de mission sera caduque. Il y a déjà longtemps qu'il est difficile, voire impossible, de créer à partir du vide en santé. Le budget actuel, dévolu à de nouvelles fonctions, aura un impact sérieux sur la quantité et la qualité des soins de santé.
Le CHUM doit aussi naître de l'invraisemblable volonté gouvernementale d'investir en santé. De fait, la «déviation» récente de transferts fédéraux en santé vers d'autres priorités est signifiante. Notons quelques faits :
- les dépenses per capita en santé au Québec sont les plus basses au Canada et les médecins spécialistes, oeuvrant entre autre au CHUM, sont aussi les moins payés
- le budget consacré à combattre la vétusté des hôpitaux est minimal, sinon insuffisant, depuis 20 ans.
L'édification du CHUM se fera en partie au dépens du maintien de l'infrastructure des hôpitaux. Le projet CHUM doit donc être modulé, mais étudié en priorité pour contredire 10 ans de défaveur gouvernementale envers l'implantation solide d'une médecine universitaire francophone.
Le dévoilement du projet Outremont a suscité l'expression d'appuis et de désaccords d'acteurs de la santé et du monde politique. Certains médecins ont soulevé l'aspect emballant de la proposition du recteur Lacroix. Un impondérable demeure : le financement. Depuis 10 ans, les médecins, le personnel et les patients du CHUM vont d'un refus à un autre. Malgré cela, le projet s'hypertrophie, devient davantage irréalisable. Plusieurs ont perdu toute foi dans l'édification d'un nouveau CHUM. Il semble que les investissements ne seront jamais à la mesure de l'ambition du CHUM et de ceux qui y soignent, enseignent, font de la recherche avec des moyens souvent restreints.
L'évolution de tout le dossier CHUM mène à conclure que les projets actuellement à l'étude ne profitent pas de bases suffisamment étayées et de la confiance gouvernementale. Néanmoins, il faut cesser de rêver de châteaux en Espagne et être pratique. Il est grand temps que le gouvernement affiche ses couleurs, dégage un financement proportionnel, réaliste et raisonnable et mette en place un processus public, apolitique apte à décider de l'ampleur, de l'intégration et du site du CHUM. Des prémisses claires doivent cependant s'imposer pour assurer que le CHUM :
- assurera en quantité et en qualité son niveau actuel de soins et d'enseignement
- sera intégré au réseau de santé montréalais en profitant d'une stature comparativement avantageuse
- sera un hôpital complet sans division de sa panoplie de soins avec le CUSM
- profitera d'un budget de fonctionnement suffisant.
Après 10 ans de résignation du personnel et des patients du CHUM, d'inaction, d'illusion et de mépris gouvernemental, les dirigeants doivent s'obliger au réalisme, à identifier le CHUM comme pilier de la médecine québécoise et à un investissement sûr, rationnel, mais à la mesure de la bourse des Québécois.
Denis Soulières
MD, MSc, FRCPC, Hématologue et oncologue médical, membre du Conseil d'administration 2000-2002, CHUM


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