400e anniversaire de la fondation de Québec

Champlain, bien au-delà de Québec

Samuel de Champlain, Père de la Nouvelle-France

Depuis le début des années 1500 et surtout dans les décennies qui suivent, des pêcheurs européens viennent au large de Terre-Neuve et dans le golfe du Saint-Laurent en quête de morue et de baleine. Rapidement, les contacts se font avec les autochtones et, la mode se répandant en Europe, ces mêmes exploitants vont «inventer» avec eux, qui ne pratiquaient pas ce troc spécialisé, l'échange de la fourrure. Au castor ils ajouteront le lynx, le loup-marin et le renard, qui augmentent leurs revenus.
La demande européenne croissante et l'intérêt constant des Amérindiens pour les produits nouveaux (marmites, haches, articles divers) élargissent l'exploitation de l'Amérique du Nord-Est. À défaut de l'or et de l'argent du Mexique et du Pérou, les Français ont trouvé, avec le castor, un eldorado poilu qui sera au coeur des convoitises, du profit des marchands et du projet colonial.
De Mons et Champlain
En 1608, Samuel Champlain (oui, oui, sans le «de») est envoyé par Dugua de Mons ouvrir une habitation sur les rives du Saint-Laurent. De Mons est à la tête d'une compagnie de traite, en l'occurrence d'une association de marchands de Rouen; il a reçu du roi Henri IV, le 8 novembre 1603, la charge de lieutenant-général du roi, c'est-à-dire l'autorité sur un territoire en Nord-Amérique, à partir du Cap Race (Terre-Neuve); ce territoire comprend l'Acadie, le Cap-Breton, la Gaspésie, la Côte-Nord qui part de Chichedec (Sept-Îles) et le Saint-Laurent, «tant d'un costé que d'autre». Il a aussi le monopole de la traite des fourrures pour dix ans (mais pas des pêcheries); il doit contribuer au peuplement en transportant des colons, et bien sûr convertir les autochtones à la foi chrétienne, qui sera précisée en catholique plus tard.
Le domaine de De Mons se trouve amoindri par rapport aux revendications traditionnelles qui repoussaient la Nouvelle-France jusqu'en Floride, comme se le représentait François Ier dans les année 1530. En 1604, De Mons veut occuper la Nouvelle-France en commençant par l'Acadie. Champlain est du groupe; il a déjà remonté le Saint-Laurent en 1603 avec fonction d'y évaluer l'établissement possible et la situation de la traite de la fourrure. Mais les ouï-dire sur les mines de l'Acadie avaient eu le dessus... même s'ils n'ont mené qu'à des mirages.
La quête d'un site d'habitation
En 1607, c'est la fin du monopole. De Mons, qui après trois ans n'a toujours pas trouvé de site d'habitation convenable, est à court d'argent. Il doit renoncer aux côtes atlantiques, alors qu'il avait visé le Sud, au moins les environs de ce qui sera pour les Anglais New York, Boston, Plymouth, etc.
Sur les conseils de Champlain, qui vient de décrire et de cartographier pendant trois années consécutives le pays acadien et les côtes du Maine, De Mons en revient au Saint-Laurent. Champlain a, cette fois, une fonction officielle; il est le lieutenant de De Mons, qui a les mêmes charges, mais avec le monopole de la traite réduit à un an.
Champlain, qui connaît la vallée du fleuve jusqu'aux rapides de Lachine, doit ouvrir un poste (dans la langue du temps, une habitation) qui sera, en l'occurrence, un petit château fort. Cette habitation est d'abord un entrepôt pour les marchandises et les produits d'échange, ceux-ci arrivant par barque (bateau de la taille d'une petite goélette) parce que les vaisseaux qui traversent l'Atlantique accostent à Tadoussac et ne remontent pas l'estuaire, difficile à la navigation.
Des contraintes
Il en sera ainsi toutes les années Champlain jusqu'à la prise de Québec par les Anglais en 1629. Première contrainte, disons technique: le transbordement des marchandises et des gens. Le deuxième élément, le plus important, dont ils doivent tenir compte est géopolitique: l'alliance avec les Montagnais et leur chef Anadabijou conclue près de Tadoussac en 1603, en présence du marchand Dupont-Gravé et de l'observateur-descripteur Champlain.
Cette alliance permet l'établissement français dans le territoire des Montagnais, autrement dit un territoire qui comprend l'estuaire et le détroit du fleuve à l'entrée de la vallée proprement dite. Le détroit se dit, dans la langue des Micmacs, Québec, d'où le nom que conserve Champlain pour le site où il s'installe. N'oublions pas qu'il s'agit de la troisième habitation depuis 1604, avec l'île Sainte-Croix et Port-Royal, les deux temporaires, en attendant de trouver mieux ailleurs...
Champlain s'est entendu sur un endroit avec De Mons, où ce dernier n'est jamais venu et ne viendra jamais. Déjà s'établit l'autorité de Champlain, qui sera fondée sur la connaissance du terrain doublée d'un grand pragmatisme politique. Tous les deux savent que les endroits possibles sont réduits par l'obligation de l'alliance et la concurrence pelletière européenne, surtout avec les Basques.
Deux fondateurs
On n'a pas besoin d'enfoncer une porte ouverte: Champlain est doublement l'employé ou le subalterne de De Mons, marchand et surtout représentant du roi. De Mons participe de plein droit et en toute légitimité à l'ouverture du poste; il en est le premier responsable par visée commerciale et coloniale, donc pour la traite et le peuplement. Donc deux fondateurs -- l'un de fait, l'autre de droit -- et un choix quasi obligé par une géopolitique amérindienne sous-estimée.
La vallée du Saint-Laurent est contrôlée par les Iroquois, qui veulent s'assurer d'une partie du commerce pelletier qui s'amplifie; ils sont en guerre continue avec les Montagnais et les Algonquins. Alors, pour les Français, et donc pour Champlain et De Mons, l'alliance signifie des promesses d'assistance militaire et la permission de s'installer, mais pas n'importe où, seulement en territoire montagnais.
Champlain et Trois-Rivières
Champlain ne fait pas allusion aux qualités stratégiques et esthétiques que beaucoup de commentateurs, même contemporains, ont prêtées au site en confondant la description topographique avec l'explication: le resserrement du fleuve facilitant le contrôle, les qualités du port, la position commerciale, la forteresse naturelle, la beauté du site. Étrangement, Champlain, qui a tant décrit et évalué de lieux, a peu écrit sur celui-ci. Tout simplement, il dit à propos du site: «Je n'en pus trouver de plus commode.»
Il ne vante pas le site de Québec où il accoste en 1603 alors qu'il est «mandaté» pour évaluer site et situation; par contre, il remarque, avec attention, les Trois Rivières, à la confluence du Saint-Maurice, le Metaberoutin des Algonquins et du Saint-Laurent. Dans son évaluation des Trois Rivières, il fait référence à de multiples facteurs: au passage du fleuve, à la route des fourrures, au Saint-Maurice qui coule du nord, au contrôle possible des raids iroquois, aux attraits climatiques de la région, dont le lac Saint-Pierre, les îles de Berthier et de Sorel et la rivière des Iroquois (Richelieu), et, enfin, la route du Wampum vers l'Atlantique (corridor Richelieu-Hudson).
Choix obligé
Bref, dans ce voyage exploratoire, Trois-Rivières est le premier choix de Champlain. Mais Québec est un choix obligé, surtout par l'alliance. Il y a bien fondation; la mise à mort de Duval, un des engagés pour la construction, fomenteur d'un complot pour livrer Québec sans doute aux Basques, donne à cet événement le meurtre fondateur dont les mythes ont besoin. Québec serait un établissement français en territoire montagnais, anciennement en territoire iroquoïen avec Stadaconé, le village près duquel Cartier hiverne en 1535-36. Alors, à qui le territoire historique originel? Même le nom a changé, ainsi que les rapports franco-amérindiens.
Rappelons que Champlain n'élève pas, à Québec, un poste de traite mais une base d'établissement et surtout de départ pour la découverte et un entrepôt. C'est tellement vrai qu'il n'y aura à Québec qu'une seule traite en une trentaine d'années, les échanges se faisant à Tadoussac, aux Trois Rivières, au cap de Victoire et au Saut Saint-Louis (rapides de Lachine), aucun de ces lieux n'étant habité par les Français jusqu'en 1634! Ce sont des lieux de rencontre, d'échanges, de diplomatie. Même les Anglais, qui occupent Québec de 1629 à 1632, ne traitent pas sur place mais dans ces mêmes lieux de troc.
Des acteurs à célébrer
Pour conclure, Champlain, en ouvrant l'habitation de Québec, s'installe dans une Nouvelle-France déjà revendiquée depuis Francois Ier et Jacques Cartier, mais sans établissement permanent. Québec deviendra le diocèse d'une bonne partie du continent nord-américain, la capitale administrative avec des gouvernements à Montréal et à Trois-Rivières, et évidemment des établissements et des aventuriers dans les Pays d'en Haut, les Illinois et la Louisiane.
En ce 400e anniversaire, la fondation de Québec mérite que l'on se souvienne aussi de ces acteurs. Ils ont agi dans un immense contexte géo-socio-écono-politique américain et européen qu'il faut expliciter et non simplifier. Et il faut évaluer l'apport incontournable de l'homme d'action et rendre à Champlain ce qui revient à Champlain, entre autres dans les alliances franco-amérindiennes, et même sa part de rêve qui a orienté les premières années de la Nouvelle-France.
Beaucoup plus que Québec
L'oeuvre de Champlain de 1599 à 1635 ne doit pas être réduite à l'ouverture de Québec. Tout en pensant au chemin de la Chine et à une société nouvelle, il est aussi celui par qui commence l'établissement durable des Français en Amérique. Après tout, il a traversé 23 fois l'Atlantique, a parcouru 35 000 kilomètres en bateau ou en canot sur les cours d'eau, écrit et publié quatre livres avec des dizaines de dessins et de cartes.
Véritable publiciste et lobbyiste avant la notion, il a fait beaucoup sans avoir eu d'autre fonction officielle que délégué d'un lieutenant du roi, d'un vice-roi, d'un cardinal-ministre. Ajouter la particule à son nom ne lui a pas suffi pour être nommé gouverneur. Noblesse oblige! Ses restes reposent ou sont dispersés dans un endroit à jamais perdu. De toute façon, il a toujours rêvé d'ailleurs et d'autrement.
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Christian Morissonneau, Géographe, historien et professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières, l'auteur a publié Le Langage géographique de Cartier et de Champlain (Presses de l'Université Laval)

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