Au clair de la lune

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Partout en Occident les partis sociaux-démocrates sont battus en raison de la question identitaire : le PQ n'y échappe pas


Un vieux proverbe chinois nous apprend que « lorsque le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ». Mais il existe une autre version du proverbe, peut-être plus adaptée à notre époque. Cette version, on la doit à l’excellent philosophe et chroniqueur Raphaël Enthoven. Évoquant la manière dont les leaders politiques français évitaient de répondre aux questions qui fâchent durant la dernière campagne électorale, il concluait son billet en affirmant que, « lorsque l’imbécile montre la lune », il arrive au contraire que ce soit « le sage qui regarde le doigt ».


Au moment où nombre de « sages » entonnent la marche funèbre du Parti québécois, il est surprenant de constater combien cet exercice semble se dérouler en vase clos. Comme si le Québec était hors du monde. Comme si nous n’étions pas balayés nous aussi par les grands vents qui secouent l’Occident. Comme si, obnubilés par le doigt, nous n’étions plus capables de voir la lune !


 

Comment en effet faire le bilan du Parti québécois sans prendre en compte l’hécatombe qui frappe presque tous les partis sociaux-démocrates du monde? Non pas que le déclin de ce parti n’ait pas des causes spécifiquement québécoises, mais tout porte à croire que celles-ci n’ont fait qu’accentuer un phénomène qui dépasse nos frontières. J’en veux pour preuve qu’en Europe, on a assisté depuis vingt ans à la lente descente aux enfers de presque tous les partis sociaux-démocrates.


L’exemple le plus éloquent est d’ailleurs celui du parti qui fut longtemps le parti frère du PQ, le Parti socialiste français. Encore au pouvoir il y a deux ans à peine, le parti de François Mitterrand et de Michel Rocard s’est métamorphosé en tiers parti dont la plupart des Français ignorent même le nom du chef.


On pourrait multiplier les exemples tant ce déclin frappe aussi le SPD allemand, qui ne cesse de descendre d’une marche à chaque nouvelle élection. Ou les sociaux-démocrates néerlandais, qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Presque partout, ces partis ont été doublés à gauche par une frange plus radicale et multiculturelle alors même qu’une partie de leur électorat populaire se rangeait, lui, volontiers à droite. Ces partis n’ont résisté que là où ils se sont remis radicalement en question, comme au Danemark, ou dans les pays qui demeurent attachés à un fort bipartisme institutionnel, comme au Royaume-Uni.


Prise au piège d’une immigration qui frappait les plus démunis, enfermée dans un progressisme sociétal devenu fou, la social-démocratie européenne s’est presque partout détachée de la classe moyenne pour devenir, dans le meilleur des cas, la représentante des nouvelles classes bourgeoises et petites-bourgeoises qui profitent de la mondialisation.


En France, à force de refuser d’affronter la question de l’immigration, sous prétexte que ce sujet était brandi par le Front national, le PS a vu fuir son électorat populaire. Or, la gauche aurait dû être la première à savoir que ce sont toujours les plus démunis qui souffrent de l’immigration massive et de l’accroissement de ce que Marx appelait à juste titre l’« armée de réserve » du prolétariat.


Malgré des différences évidentes, il s’est passé quelque chose de semblable au PQ. Même si les formes qu’il prend ne nous plaisent pas toujours, à la faveur de la mondialisation le nationalisme est en progression partout dans le monde, comme en témoigne avec éloquence le dernier numéro de la prestigieuse revue Foreign Affairs (The New Nationalism). Pourtant, comme les sociaux-démocrates européens avec l’immigration, le PQ s’est détourné du nationalisme au profit de la CAQ. À l’exception de l’épisode de la charte de la laïcité, d’ailleurs plébiscité par une majorité de Québécois, il a progressivement quitté le terrain de l’identité pour un multiculturalisme honteux qui ne dit pas son nom.


  

Si on lit avec intérêt le livre de Jean-François Lisée, Qui veut la peau du Parti québécois ?, on s’étonne que l’ancien ministre des Relations internationales, qui a côtoyé de près les socialistes français, et même pressenti l’importance d’un virage identitaire, fasse l’impasse sur ces questions. Et surtout qu’il ne s’interroge pas un seul instant sur le fait que, plus le PQ tentait de s’allier à un parti multiculturaliste, plus il s’éloignait de son électorat naturel et reniait sa raison d’être.


Qui se souvient encore de cette époque où, en France, au Québec et même aux États-Unis, on pouvait être de gauche et conservateur ? Le dernier à porter cette étiquette au PS, Manuel Valls, est aujourd’hui exilé en Espagne. Au PQ, il y aura bientôt cinq ans que Jean Garon est mort. René Lévesque était pourtant capable de se revendiquer à la fois de Lionel Groulx et du socialisme suédois. De défendre l’unilinguisme français dans l’affichage et d’élargir les droits des femmes. Loin des portraits déformés qu’on en dresse parfois, il était ce que l’on appellerait aujourd’hui avec dédain un « identitaire ». Un homme qui, contrairement aux leaders actuels, jouait du piano à deux mains, celle de la souveraineté et celle du nationalisme. Deux programmes qu’il avait su rassembler et qui sont à nouveau désunis.


Pour combien de temps ? Personne ne le sait même si, heureusement, nous dit Ronsard, « La lune est coutumière De naître tous les mois »…









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