Thibault de Montbrial : «Une fraction de la jeunesse française combat son propre pays»

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La menace des ennemis de l'intérieur

Un récent rapport de la commission sur la surveillance des filières et des individus djihadistes révèle que l'hypothèse d'une attaque de type kamikaze commise sur le territoire français n'est plus exclue par les experts terroristes. Que cela vous inspire-t-il? Le risque d'attentats suicides vous paraît-il sérieux?

Thibault de Montbrial: Le risque d'attentats suicides (tels que ceux qui ont frappé Londres en 2005 par exemple) est évidemment élevé sur notre territoire, dans la mesure où la France fait partie des pays directement visés par la guerre menée par l'État Islamique. Or l'attentat suicide figure parmi les techniques de guerre ouvertement revendiquées par celui-ci dans ses messages vidéos, techniques qui sont fréquemment mises en œuvre sur le terrain syro iraquien.

Ces derniers mois, plusieurs jeunes français y ont d'ailleurs commis de tels actes.

Il est donc hélas probable que notre territoire finisse tôt ou tard par devenir la cible de tels attentats, dont il faut souligner qu'ils peuvent aussi bien être commis par des hommes que par des femmes.

Ces derniers peuvent-ils déstabiliser la société française? Comment?

Je décris dans mon livre l'état de communautarisation avancé de notre société. La cohésion nationale s'en trouve profondément fragilisée et il n'est effectivement pas exclu qu'une série d'attentats spectaculaires déstabilise en profondeur une société déjà très ébranlée en janvier dernier. A cet égard, voir le quotidien Le Monde titrer après les 17 morts de janvier: «Le 11 septembre français» démontre à quel point nos élites sont friables dans leur appréhension du phénomène. Quel titre aurait-il fallu trouver si l'attentat planifié en avril dernier contre les deux églises de Villejuif avait été couronné de succès et causé une centaine de morts?

Une autre dimension échappe par ailleurs souvent à l'analyse: l'une des principales conséquences d'une série d'actes terroristes spectaculaires serait de conduire à une quasi-paralysie de l'activité dans notre pays, dont les effets désastreux sur notre économie seraient tangibles en quelques semaines.

Dans votre livre, Le sursaut ou le chaos, vous défendez la notion d' «ennemi intérieur» et vous expliquez que «le pays est en guerre contre une partie de sa jeunesse». N'exagérez-vous pas?

Le constat est extrêmement simple: d'une part, l'État Islamique nous livre une guerre, qu'il revendique ouvertement à longueur de vidéos, sans dissimuler le moins du monde la réalité de son projet. D'autre part, des milliers de jeunes français sont concernés par le djihad ou se radicalisent sans partir, mais avec la même détermination. Les intéressés sont donc des français engagés dans une guerre dont il est ouvertement assumé par ses instigateurs qu'elle est menée notamment contre la France. À la guerre, les adversaires s'appellent des ennemis et lorsque ceux-ci ont la même nationalité que le pays qu'ils attaquent et dans lequel ils vivent on ne peut que constater qu'il s'agit d'ennemis de l'intérieur.

Faut-il vraiment craindre «la guerre civile»?

La guerre civile est un risque réel auquel notre société est exposée si la situation actuelle continue à être observée avec les préjugés, la naïveté et aussi parfois la lâcheté qui ont conduit aux différentes politiques menées en France sur ces questions depuis quarante ans.

Mais il n'y a pas de fatalité, et il est permis d'espérer que notre pays pourrait échapper aux violences les plus graves, à la condition préalable cependant que chacun accepte enfin de raisonner avec lucidité à partir de la situation telle qu'elle est, et non telle qu'on aimerait qu'elle soit pour des raisons plus ou moins honnêtes intellectuellement.

La seule chance d'éviter un affrontement entre les communautés résidera dans la réappropriation ferme d'un socle commun de valeurs autour desquelles rassembler notre corps social et dans l'abandon d'un multiculturalisme suicidaire qui nous y précipite.

Dans un entretien au Figaro, le journaliste Jean-Michel Quatrepoint redoute la constitution d'un super état islamique à la porte de l'Europe après la chute de Bachar el-Assad. Partagez-vous son analyse?

Bien sûr. En quelques mois, l'État Islamique a opéré une percée considérable en Libye et fragilisé en profondeur le régime tunisien. Par ailleurs, les plus hautes autorités algériennes constatent une résurgence de l'Islamisme radical, et redoutent une multiplication des passages à l'acte terroristes.

Si l'on ajoute à cette expansion spectaculaire l'allégeance de Boko Haram à l'État Islamique en mars dernier, il existe effectivement des raisons objectives de partager la vision de Jean-Michel Quatrepoint.

Je cite d'ailleurs dans mon livre des propos de l'Amiral Stavridis, ancien chef d'État-Major de l'OTAN, qui évoquait il y a quelques mois le risque d'assister dès cet été à des attaques terroristes contre des navires en méditerranée, mais aussi contre des plages ou des ports d'Europe du sud. Les récents gains territoriaux de l'EI confortent de tels scénarios, comme la chute de l'aéroport de Syrte au début du mois de juin.

Comment stopper l'expansion de l'islamisme radical?

Il est impossible de répondre simplement à une question aussi complexe.

Mais le préalable indispensable à toute réponse consiste d'abord à raisonner juste. Il est crucial d'admettre enfin que l'Islamisme radical sunnite est une idéologie guerrière engagée dans une logique de conquête territoriale, et que ses objectifs affichés ne se limitent pas au territoire irako-syrien, mais menacent bel et bien l'Europe.

Dans votre livre, vous comparez la situation à celle de 1914 «lorsque les dirigeants et les peuples marchaient vers la guerre sans prendre la pleine mesure de ce qui se préparait». Faisons-nous preuve de naïveté?

Notre continent a bénéficié d'une situation tout à fait exceptionnelle sur le plan historique: 70 ans de paix.

Nos élites (politiques, administratives, économiques, médiatiques…) sont aujourd'hui constituées par la troisième génération de citoyens qui n'ont pas connu de guerre.

Petit à petit, la nécessité de se défendre, le rapport à la violence et à la mort, l'idée même que l'on puisse s'en prendre à un système politique dont nous nous sommes persuadés que sa suprématie morale nous protégerait, nous ont conduit à perdre de vue l'idée que nous pouvions être attaqués. En ce sens, oui, notre société a fait preuve d'une naïveté considérable.

Les attentats de janvier ne nous ont-ils pas ouvert les yeux?

J'ai sincèrement cru que ce serait le cas. La convergence entre la communautarisation de notre pays et la guerre menée par l'Islam Sunnite radicale a abouti à ce que de jeunes français attaquent sur notre territoire des personnes du fait de leur profession ou opinion (les journalistes de Charlie Hebdo), de leur religion (les victimes juives de l'Hyper Casher) ou encore de leur appartenance à la Police Nationale ou Municipale. Ce constat objectif aurait dû enfin permettre un débat public sur l'ensemble des considérations qui ont pu amener notre pays dans cette situation. Mais en dépit de quelques prises de paroles fortes, dont celle de Manuel Valls à l'Assemblée le 13 janvier 2015, les discours de convenance ont très vite repris le dessus, bien aidés il est vrai par la très habile utilisation du concept intimidant d'islamophobie par tous ceux qui souhaitent interdire un débat réel sur les conditions d'intégration de l'Islam en France.

Dans votre livre, vous évoquez une réforme de l'Islam de France vitale. A cet égard, que pensez-vous des derniers propos polémiques de Dalil Boubakeur?

Je considère comme urgentissime de voir les intellectuels de la communauté musulmane française dire haut et fort que le moment est venu pour cette religion de rompre le lien entre ce qui relève d'une part du spirituel, c'est-à-dire de la croyance de chacun et de la sphère privée, et d'autre part du temporel, c'est-à -dire de la politique et de l'organisation sociale.

Bernard Godard, ancien haut fonctionnaire et grand connaisseur de l'islam, souligne dans son ouvrage «la question musulmane en France» que l'islam est devenu un régulateur social sur notre territoire. Ce n'est pas acceptable: dans la République française, c'est le rôle de la loi que de réguler les rapports entre les individus.

Dans cet esprit, il va de soi que les propos de Dalil Boubakeur sont une fois de plus empreints d'une grande ambiguïté. Mais l'ambiguïté est le lot de la prise de paroles de toutes les personnalités musulmanes depuis plusieurs années, et je cite dans mon livre un certain nombre d'exemples à cet égard.

Les attentats de janvier nous renvoient une réalité qu'il n'est plus possible de nier: une partie de la jeunesse française, musulmane, contribue à la guerre menée notamment contre notre pays par l'État Islamique, au nom d'une idéologie qui est celle de l'Islam radical sunnite. Et si les individus immédiatement dangereux ne sont «que» quelques milliers -ce qui est en soit déjà considérable-, les réseaux sociaux et les retours de terrain des différents services de renseignement montrent que les sympathisant sont significativement plus nombreux.

Constater que notre Président de la République est incapable de nommer les choses et de parler de terrorisme islamiste est navrant, alors qu'il paraît au contraire essentiel de souligner que l'islam est à la base de ces évènements, et que seuls des penseurs d'un islam éclairé sont légitimes pour expliquer la distinction qui existe à leurs yeux entre la religion musulmane, qui est une affaire individuelle de conscience, et une vision idéologique et régulatrice de la vie sociale qu'il est désormais temps de condamner ouvertement. Or seuls les musulmans sont légitimes à opérer cette explication vitale.

À défaut d'une sortie rapide de cette ambiguïté récurrente, il n'est pas certain que notre corps social morcelé par le communautarisme ait la résilience suffisante pour résister à des attaques terroristes dont beaucoup hélas ne s'imaginent pas encore l'ampleur qu'elles pourraient prendre.


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