Messe basse-canadienne

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Un peuple dont les seuls héros sont des martyrs


C’est un miracle que Liberté ait survécu aux tendances autodestructrices d’Hubert Aquin. À peu près tout ce qu’il touche coule en flammes, parfois avec une ardeur hors du commun. Peu se sont risqués à travailler avec lui, si bien qu’il a attendu plusieurs mois un appel du Parti québécois nouvellement élu qui lui donnerait du travail — avant de se donner la mort.


Devrait-on se surprendre que « ce grand écrivain canadien-français », hanté par l’échec, traversé de graves contradictions, ait été reconnu comme intellectuel québécois de premier ordre ? Ce Christ du paysage littéraire trône parmi une légion de figures paradoxales — perdants magnifiques, héros envers toute logique.


Dollard des Ormeaux et Cavelier de La Salle — des losers dépoussiérés par des abbés ; Papineau, Lévesque : le Canada français se pâme devant ses héros à mesure que ceux-ci enfilent les revers. Leur consécration infléchit la narration nationale et nous informe autant sur le passé qu’elle détermine le futur.


Aquin, du bout du gun, nous pointe la mécanique de cette mystique de l’échec : davantage qu’un simple nom dans la liste, il est celui qui permet de fédérer les perdants. Dans L’art de la défaite (1965), il affirme que les Patriotes ont perdu non pas contre l’ennemi, mais par et pour eux-mêmes, la narration dans laquelle ils s’inscrivent déterminant cette fin : « Les Canadiens français sont capables de tout, voire même de fomenter leur propre défaite… »


L’échec devient un parachèvement, un avènement à soi « longuement prémédité, un chef-d’oeuvre de noirceur et d’inconscience ». La défaite est notre récit tragique, un destin — d’héroïsme, de mort — qui nous dépasse et se reconduit de siècle en siècle. La déroute devient immolation : « Ces hommes que je ne peux pas m’empêcher d’aimer, même si cela me fait mal, ces hommes ont voulu en finir avec l’humiliation qui nous accable encore aujourd’hui. Tout le Bas-Canada s’est aboli dans la représentation insupportable de sa propre défaite. » […]


À l’automne 1837, Chénier s’occupe à voler des armes et fomente un coup d’éclat. Le 14 décembre, les Britanniques donnent l’assaut et les Patriotes se retranchent dans l’église de Saint-Eustache. Sautant d’une fenêtre, Chénier fuit vers le cimetière, tombe sous le feu britannique. Cette image hante le Québec : une effronterie, une bravade qui révèle au dernier moment son manque de conviction, son indétermination.


Les felquistes, pas fous, baptisent leurs cellules des noms de leurs aïeux politiques : De Lorimier, Daunais, Narcisse Cardinal — des pendus. Les ravisseurs de Pierre Laporte comprennent-ils dans quelle filiation historique ils s’inscrivent ? Comme les Bas-Canadiens avant eux, les membres du FLQ ont le sens du tragique : les uns courent vers le cimetière, les autres placent un oreiller sous la tête de leur défunt otage. « [Ils] étaient bouleversés par un élément qui n’était pas dans le texte : leur victoire ! » Le sort en est jeté pour les felquistes comme pour les Patriotes ; avec un pareil nom, il fallait s’y attendre.


« À la veille de mourir sur l’échafaud, Chevalier de Lorimier écrivait à ses enfants que le crime de leur père était son “irréussite” ! Quelle lucidité comparée aux hésitations d’un Papineau, à son exil rapide à la veille du combat et à l’autojustification pénible qu’il a écrite de Paris ! »


Papineau constitue aujourd’hui une des figures reconnues des manuels scolaires, à tel point qu’il est convenu de le considérer comme un emblème des progrès du Québec. C’est pourtant un trouillard, un seigneur qui refusait l’abolition du servage au Bas-Canada et qui, contrairement à ses frères d’armes, valorisait le conservatisme pour des raisons morales et économiques. « Conditionnés à la défaite comme d’autres le sont au suicide parce qu’ils ont de l’honneur, les Patriotes se sont vus soudainement obligés de survivre sans honneur, sans style et sans même l’espoir d’en finir un jour. »


De même, lorsqu’on radote sur les belles années du PQ, on oublie que Lévesque, après avoir mené le Québec à un échec référendaire, introduit le néolibéralisme ; « beau risque », « référendum », loi spéciale : « Impassibles et désespérés, on continue la partie avec flegme, mais sans imagination : on se fait pendre, mais l’arbitre a toujours raison ; on perd, mais il n’y a pas de surprise à se faire battre. »


Mourir dangereusement


Si Chénier a eu la chance que le FLQ se réclame de son identité, Aquin n’a qu’un pavillon à l’UQAM. Nous suggérons donc de rebaptiser le circuit de course automobile de l’île Notre-Dame en son honneur : c’est après tout à ce grand amateur de voitures que nous devons le Grand Prix de Montréal. Tourner en rond à grande vitesse nous semble un hommage tout désigné à celui qui déclarait : « Les seules révolutions qui m’intéressent sont celles des moteurs. »


Hubert Aquin a donné le mot d’ordre à Liberté en prenant sa direction en 1961 : « comprendre dangereusement ». Le rouleau compresseur de l’histoire laisse peu de place à l’ambiguïté, mais c’est dans les zones grises, antihéroïques que se trouvent les lectures les plus riches, les plus propres à révéler que quelque chose sonne creux. Sachons comprendre — et vivre — dangereusement ; sachons tirer la plug aux héros contemporains.


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Des Idées en revues


Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Liberté, hiver 2020, no 326.








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