Le pire débat des chefs de l’histoire?

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Une mauvaise formule conçue par et pour les journalistes


Vous avez écouté, en tout ou en partie, le débat des chefs en anglais, lundi soir?  


  



Le pire débat des chefs de l’histoire?

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Le pire format de débat possible  


J’ai lu beaucoup de mots très durs à propos du débat des chefs: on a critiqué le travail des modératrices, le choix de celles-ci en fonction de leurs inclinations politiques présumées, et j’ai moi-même ressenti un malaise en entendant la question de la modératrice Althia Raj sur la laïcité... moins une question qu’un postulat éditorial, mais bon.  


Les critiques les plus dures ont toutefois visé le format du débat, son organisation, la formule retenue pour mettre en place ce qui, à l’évidence, n’a pas très bien fonctionné.   


Dans The Hill Times, un apparatchik politique de longue date, Mike Coates, qui a veillé à la préparation des débats du Parti conservateur de 2004 à 2008, a même qualifié le débat de lundi de «pire format de débat de l'histoire des débats télévisés canadiens» et, parlant du commissaire choisi pour mener la commission du débat des chefs, a écrit: «Si j’étais David Johnston, je rougirais de honte d’avoir été associé à ce débat.»


Erin Tolley, professeure de science politique à l’Université de Toronto, a pour sa part expliqué que ce format de débat avait de quoi plaire aux férus et aux stratèges politiques, mais beaucoup moins au commun des citoyens: «Le débat en a révélé plus sur le calcul stratégique des chefs de parti que sur les politiques qu'ils défendaient.»  


Elly Alboim, ancien chef de bureau de la CBC à la colline du Parlement, à Ottawa, a pour sa part estimé que «c’était une erreur faite par la Commission, que de déléguer la bonne marche du débat à des journalistes, car leur volonté allait plutôt dans le sens de créer quelque chose d’intéressant à regarder, écouter, et le format n’avait pas été conçu pour permettre aux chefs de parler de politique, mais bien de créer des étincelles, ce que recherchent le plus souvent les journalistes».    


  



Le pire débat des chefs de l’histoire?

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Combien de débatteurs?   


On a aussi critiqué le fait que ce débat des chefs de parti ratissait trop large; qu’à six personnes, ça devenait cacophonique, contre-productif. Pour M. Coates, seules les formations qui ont le statut de parti officiel à la Chambre des communes et qui présentent des candidats dans l’ensemble du pays devraient participer à ces débats.   


Cette année, cela aurait voulu dire un débat à trois entre libéraux, conservateurs et NPD.   


Ironiquement, cela aurait privé de représentation le parti qui mène (ou qui est second) dans les intentions de vote au Québec, la deuxième plus importante province du Canada.   


Rappelons que le Parti libéral de Justin Trudeau avait surfé sur la promesse de changer le mode de scrutin en 2015: le fameux «Cette élection est la dernière selon notre mode de scrutin désuet!» (François Legault nous a fait le coup au Québec.)  


Une telle formule ne ferait qu’amplifier l’absence de représentation démocratique et l’expression d’une plus grande pluralité de partis dans un système électoral trop axé sur le bipartisme, et le déficit de représentation en dehors des grands partis.   


Il n’y a pas de formule parfaite, mais parions que c’est avant tout par les idées qu’il défend et le défaut d’appuis à celles-ci que Maxime Bernier, par exemple, ne sera pas du prochain débat des chefs. Lui offrir cette tribune afin que le plus grand nombre sache à qui on a affaire ici pourrait bien avoir été le dernier clou dans le cercueil de sa formation politique.   


  



Le pire débat des chefs de l’histoire?

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À qui profite cette débâcle?   


En fin de compte, celui qui sera le moins fâché de ce fiasco risque d’être celui qui a créé la commission sur le débat des chefs. En effet, c’était, lundi soir, le seul débat en anglais auquel Justin Trudeau participera au cours de la campagne électorale actuelle.   


Il est désormais «clair de nœuds», comme on dit!   


Et, perdu dans cette cacophonie, le chef libéral aura probablement réussi à éviter le pire. Ses adversaires Scheer et Singh n’étant pas très habiles en français, cela rend difficile tout knock-out de leur part dans les débats en français.   


Une formule du type «face à face» comme celle du réseau TVA, mais en anglais, aurait pu mettre le chef libéral sur la défensive. Jagmeet Singh est habile débatteur en anglais et Andrew Scheer a le couteau entre les dents quand il est planté devant son adversaire Trudeau.  


On a critiqué de façon véhémente le fait que l’ex-premier ministre Stephen Harper répugnait à débattre avec ses adversaires en 2015. L’idée de la Commission vient d’ailleurs de l’imbroglio de la dernière campagne dans l’organisation du débat des chefs.   


Finalement, Justin Trudeau aura réussi à s'exempter de tout débat digne de ce nom avec ses adversaires sans s’attirer les mêmes critiques que l’ancien chef du Parti conservateur...