Des États utilisent des « moyens agressifs » contre le Canada, dit la n°2 du SCRS

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La seule réelle menace constante d'ingérence étrangère au Canada provient des États-Unis


Nommée numéro deux du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) l'an dernier, Michelle Tessier est la première femme à occuper ce poste depuis la création de l'agence en 1984. Dans une rare entrevue, la sous-directrice des opérations revient sur les principales menaces qui guettent le Canada à l’approche de l’élection fédérale.






Votre mandat principal est d’enquêter sur les activités soupçonnées de constituer une menace envers la sécurité du Canada. Quelles sont les principales menaces auxquelles fait face le pays aujourd’hui?


Les menaces, comme identifiées dans la loi [régissant le SCRS], ont évolué, mais elles sont toutes toujours présentes. Il y a l’espionnage, l’ingérence étrangère, le terrorisme… Et à l’intérieur de ces menaces-là, il y a une évolution sur le plan de la technologie.


Quand on regarde la loi sur le SCRS, qui a d’ailleurs évolué avec le temps, on voit qu’en 1984, par exemple, la cybermenace n’était pas spécifiée. C’est évidemment un outil qui est utilisé [aujourd’hui] par plusieurs acteurs hostiles au Canada.



Les menaces sont donc les mêmes qu’il y a 35 ans, mais plus complexes, notamment à l’ère du numérique. Comment gérez-vous cette complexité?


Cela a fait évoluer nos techniques d’enquête. Pour le terrorisme, par exemple, on n’a pas besoin d’appartenir vraiment à un groupe organisé et subir une formation comme dans le passé. Maintenant, un individu peut trouver des instructions sur Internet pour la fabrication d’explosifs, ou il peut utiliser, comme nous l’avons déjà vu, des voitures pour perpétrer l’acte.


L’utilisation et l’évolution rapide de la technologie de chiffrage, ou le cryptage, demeure toujours un défi. Il faut s’assurer d’être à l’avant-garde pour contrer les menaces, mais c’est certain que ça demande une évolution de notre part aussi [pour] avoir les outils dont nous avons besoin.


Le budget alloué au SCRS a augmenté de 100 millions de dollars depuis 2012, passant de 496,4 millions à 586,6 millions. Quelle part attribuez-vous aux investissements technologiques, que ce soit en matière d'outils ou du personnel spécialisé?


Malheureusement, on n'entre jamais dans les détails de notre budget pour des raisons de sécurité. Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’évidemment nous mettons beaucoup l'accent sur la technologie. Nous travaillons aussi avec la communauté du renseignement au Canada et à l’étranger aussi. C’est une priorité pour nous de nous assurer d’avoir la technologie dont nous avons besoin pour faire face aux menaces.


Le terrorisme occupe le haut de la liste des menaces dans les rapports du SCRS depuis plusieurs années. Après la menace des islamistes radicaux comme Al-Qaïda et Daech, c’est la menace de l’extrémisme de droite qui inquiète de plus en plus. Laquelle est la plus menaçante, aujourd’hui, pour le Canada?


Le terrorisme demeure toujours la menace principale. Des incidents ont eu lieu au Canada, quand on parle de [la tuerie à] la mosquée de Québec ou de [l’attaque] au véhicule-bélier à Toronto, où des individus avec une idéologie extrême ont utilisé des moyens qu’on attribue typiquement à des groupes terroristes. Le fait qu’un individu puisse agir de façon spontanée pour ses propres croyances extrémistes demeure un gros défi, parce que c’est beaucoup plus difficile de repérer un individu qui décide du jour au lendemain ou de façon assez rapide, sans moyens sophistiqués, de passer à l’acte.


Et en plus, Daech et Al-Qaïda continuent d’exister aujourd’hui, donc il ne faut pas les oublier. Ils sont toujours très présents. Il y a la menace qu’ils représentent en tant qu'organisation, mais il y a aussi la menace qu’ils représentent en matière de propagande pour inspirer des gens. C’est beaucoup ça que nous voyons surtout avec Daech, des gens qui sont inspirés par l’idéologie.


L’autre menace que nous avons vraiment à l’œil, surtout en cette année d’élection, est l’ingérence étrangère.


Des personnes déposant des fleurs sur la neige devant le Centre culturel islamique de Québec.

Des milliers de personnes ont participé à une veillée à la chandelle à Québec, le 30 janvier 2017, au lendemain de la tuerie qui a fait six morts au Centre culturel islamique.


Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson




Justement, la Russie, par exemple, a été accusée d’ingérence, notamment lors de la présidentielle américaine de 2016. Dans quelle mesure êtes-vous capables de faire face à cette menace? 


Nous avons créé le Groupe de travail sur les menaces en matière de sécurité et de renseignement liées aux élections, qui regroupe le SCRS, la Gendarmerie royale du Canada (GRC), le Centre de la sécurité des télécommunications et Affaires mondiales. Chacun arrive avec son propre mandat et nous coordonnons nos activités en lien à l’ingérence étrangère […], pour échanger les informations et, au besoin, exposer la situation à qui de droit. […] Nous avons créé ce groupe pour nous assurer qu’on identifie les lacunes et les tendances afin de pouvoir bien gérer cette menace.


Ces efforts s’avèrent-ils efficaces jusque-là?


Oui, très efficaces. L’ingérence n’est pas une nouvelle menace, on l’a vue dans le passé. Il faut aussi distinguer entre la menace à l’intégrité des élections et celle que nous voyons sur une base quotidienne. Malheureusement, je ne peux pas nommer les pays en question pour des raisons de sécurité, mais je peux vous dire que nous savons que des pays vont chercher tous les moyens pour faire valoir leurs intérêts de façon clandestine.


Je mets l’emphase sur le mot « clandestine » parce que le lobbying diplomatique habituel n’est pas ce qu’on regarde. Ce sont vraiment les activités qui cherchent à nuire aux intérêts du Canada et qui sont faites de façon clandestine. […] Et les élections peuvent [être] une façon pour [eux] de promouvoir leurs intérêts.


Est-ce que la propagation de la désinformation, notamment le deep fake, est une source d’inquiétude, selon vous, pour la démocratie et la sécurité publique?


Oui, tout à fait, on veut s’assurer de protéger nos institutions démocratiques. C’est une priorité, surtout en année électorale. Même si ces activités se déclinent de plusieurs façons, nous voulons en faire une priorité.


Autre préoccupation : l’espionnage, dont les pratiques ont elles aussi changé, notamment avec les nouvelles technologies. On l’a vu récemment avec les données volées qui sont vendues à des groupes criminels ou à des pays tiers. Comment abordez-vous ce problème?


Absolument, c’est toujours une préoccupation au niveau de l’utilisation de l’information, et surtout le volume d’informations qui peuvent circuler. L’un des mandats du SCRS est évidemment de chercher l’information, de faire l’analyse et d’en informer le gouvernement.


Les activités menées par des États hostiles sont préjudiciables au Canada et ont un effet corrosif sur les institutions et les systèmes démocratiques. Les espions étrangers emploient des méthodes sophistiquées et tirent parti de la technologie et des échanges entre les personnes. […] L’utilisation du cyberespace par des acteurs hostiles, outil qui n’existait pas lorsque le SCRS a été créé, pose d’énormes risques étant donné que les Canadiens stockent de plus en plus leurs données personnelles et d’entreprise en ligne.


C’est certainement un élément qui affecte aussi nos recommandations au gouvernement au niveau des diffusions ou de la politique gouvernementale, quand on regarde ce qui pourrait être menacé dans le monde de l’information personnelle ou les réseaux informatiques.


Avec le développement de l’intelligence artificielle, et le déploiement de la 5G, quelles sont les menaces futures que vous entrevoyez? Peut-être qu’elles ne sont plus si futuristes que cela?


[Rires] Oui, c’est plus rapide qu’on ne le pensait dans le passé. La technologie avance très rapidement. Je pense qu’il faut vraiment rester aux aguets des menaces venant de pays qui sont hostiles aux intérêts du Canada et qui ne suivent pas nécessairement, ou qui ne suivent pas du tout, les mêmes règles que le Canada.


Sans nommer de pays en particulier, on sait que notre système démocratique n’est pas [appliqué] partout, donc il y a des États qui utilisent des moyens assez agressifs pour nuire aux intérêts des Canadiens.


Notre rôle est de donner une évaluation au gouvernement pour l’aider dans sa prise de décisions, mais c’est certain que l’avancement de la technologie et la présence de l’informatique dans tout ce que nous faisons, ainsi que la facilité avec laquelle les gens peuvent accéder aux informations, qu’elles soient personnelles ou névralgiques ou sensibles, demeurent un défi. [...] La dépendance [au numérique] et les vulnérabilités que ça représente demeurent un défi pour nous tous, et pas seulement pour le Canada.


Des employés attendent l'arrivée d'un bus devant les bureaux de Huawei à Shenzhen, en Chine.

La Chine est actuellement numéro deux des téléphones intelligents et leader mondial de la 5G, l'Internet mobile nouvelle génération ultrarapide.


Photo : Reuters / Jason Lee




Le SCRS s’est récemment vu refuser le mandat d’enquêter à l’international. Le SCRS réclamait ledit mandat pour participer « à la collecte d'informations ou de renseignements sur les moyens, les intentions ou les activités d'un État étranger ». Pourquoi est-il nécessaire, selon vous, d’actualiser la loi sur le SCRS?


Il est important de noter que la décision de la Cour fédérale n’avait pas pour objectif de critiquer les activités du SCRS, mais plutôt de souligner à nouveau la nécessité de réviser continuellement la loi sur le SCRS pour demeurer à jour dans un contexte dynamique de menaces.


L’article 16 de la loi sur le SCRS autorise le service à recueillir, dans les limites du Canada, des renseignements étrangers sur les moyens, les intentions ou les activités d’un État étranger ou d’un groupe d’États étrangers. Cela se fait strictement à la demande écrite du ministre des Affaires étrangères ou du ministre de la Défense nationale, et avec le consentement écrit du ministre de la Sécurité publique.


Mais pour répondre à votre question, oui, il faut toujours mettre à jour la loi. C’est évident que les services de renseignements doivent […] avoir les pouvoirs nécessaires pour faire leur travail dans un environnement changeant, qui évolue et qui est rendu très, très complexe. Alors, il demeure important de toujours s’assurer que la loi est à jour avec les défis d’aujourd’hui pour nous permettre, comme service de renseignements, de continuer à protéger les Canadiens.