Des chercheurs ont réactivé des cerveaux de porcs morts

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D'ici un demi-siècle, seront-nous capables de ressusciter les morts grâce à un fluide synthétique ?


Dans une expérience inédite, des chercheurs sont arrivés à faire renaître un soupçon d’activité cellulaire dans le cerveau de porcs des heures après leur mort. Au-delà des apparences de miracle — dont l’annonce dans la revue Nature est tombée en pleine semaine sainte —, notre conception scientifique de la mort ne devrait pas pour autant être chamboulée, répondent des spécialistes.


Avec une prudence toute scientifique, les artisans de l’expérience ont d’ailleurs pris grand soin de ne pas parler de résurrection. « Ce n’est pas un cerveau vivant, mais c’est un cerveau dont les cellules sont actives », a expliqué celui qui est à la tête de l’équipe, Nenad Sestan, lors d’une conférence de presse cette semaine.


Tout de même, les chercheurs basés principalement à l’université Yale, aux États-Unis, ont constaté que la circulation sanguine dans les grandes et petites artères des cerveaux s’est remise en marche ; que la consommation de sucre et d’oxygène a redémarré ; que des neurones et d’autres cellules ont arrêté de se désintégrer ; et même que des impulsions électrochimiques ont spontanément recommencé à crépiter dans les neurones.



Est-ce qu’on peut imaginer, dans cinquante ans, une machine qui pourrait ressusciter un cerveau qui a été en manque d’oxygène pendant deux ou trois heures ? Ce serait intéressant, mais on est à des années-lumière de ça.




 

Pour arriver à ces résultats, ils ont branché des cerveaux de porcs abattus pour leur viande quatre heures plus tôt à un appareil de leur fabrication, baptisé BrainEx, qui pompe dans l’organe un liquide synthétique s’apparentant au sang. Le fluide maintenu à 37 °C contient de l’hémoglobine qui se recharge en oxygène lors de chaque passage hors du cerveau. Des substances anticoagulantes y sont également ajoutées. L’expérience d’une durée de six heures a été répétée avec trente-deux cerveaux, et d’autres tests sans la machine ont démontré l’absence d’activité dans des conditions normales.


Qu’à cela ne tienne : cette prouesse technique ne remet pas en doute notre compréhension de la mort, selon Michaël Chassé, médecin intensiviste au Centre hospitalier de l’Université de Montréal et responsable d’un programme national de recherche sur la mort cérébrale. « Il faut bien comprendre que la mort du cerveau, c’est l’arrêt de son fonctionnement global, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas une cellule quelque part qui va avoir un métabolisme résiduel, explique-t-il. Chez des patients déclarés morts, la peau continue à fonctionner plusieurs heures, les cheveux continuent à pousser. »


« Depuis plusieurs dizaines d’années, on est capables de rétablir une certaine activité cellulaire dans des tranches de cerveau en laboratoire, ajoute Michaël Chassé. C’est ce qu’ils ont fait, mais à un niveau beaucoup plus complexe, parce qu’ils ont pris le cerveau au complet plutôt que de le faire dans un Petri. »


Le médecin se réjouit cependant des implications que pourrait avoir un appareil semblable au BrainEx pour aider des patients en arrêt cardiaque. « Est-ce qu’on peut imaginer, dans cinquante ans, une machine qui pourrait ressusciter un cerveau qui a été en manque d’oxygène pendant deux ou trois heures ? Ce serait intéressant, mais on est à des années-lumière de ça. »


Une affaire de conscience


Pour parler d’une réelle résurrection des cerveaux, il aurait fallu constater une réapparition de fonctions cognitives de haut niveau, comme la conscience. Pour arriver à ces états cérébraux complexes, on s’attend typiquement à ce qu’une activité électrique anime l’ensemble du cerveau.


Or, ce n’est pas arrivé. Les auteurs de l’expérience assurent donc qu’il est impossible que les cerveaux aient ressenti de la souffrance ou un certain mal-être.


Les chercheurs de Yale s’étaient néanmoins préparés à réagir à la lecture d’un indice révélant une fonction cognitive de haut niveau pendant les expériences. Si un signal électrique cohérent et global avait été mesuré, ils auraient immédiatement diminué la température de l’organe ou lui auraient administré des anesthésiants. Les fonctions cérébrales se seraient aussitôt éteintes.


Pour la philosophe Leslie Whetstine (Université de Walsh, en Ohio), spécialiste des questions « mortelles », cette précaution des chercheurs révèle un intéressant paradoxe : le réel intérêt de l’expérience serait de rétablir le fonctionnement global des cerveaux et de leur redonner vie en y faisant réapparaître la conscience, mais des dispositifs étaient prêts pour refréner cette magie si jamais elle se produisait.


« Des chercheurs vont-ils reproduire cette expérience à l’avenir en envisageant de ne pas empêcher l’apparition de la conscience ? Je ne sais d’ailleurs pas comment ils pourraient s’assurer avec certitude de la présence de conscience dans un cerveau sans corps… À quoi cela pourrait-il ressembler ? Ça coupe le souffle d’y penser », remarque la savante.


L’éthique de la recherche


Selon les éthiciens qui ont collaboré au projet, l’expérience se conformait en tout point aux exigences encadrant la recherche. La loi américaine sur le bien-être animal protège les animaux (morts ou vivants), mais ne s’applique pas aux bêtes d’élevage. Et les politiques du Service de santé publique des États-Unis, qui finance en grande partie l’étude, ne s’appliquent pas à la recherche faite sur des animaux après leur mort.


« Cette étude montre qu’on doit avoir des lignes directrices avant de recommencer à faire de telles expériences, croit tout de même Leslie Whetstine. Le domaine de l’éthique tente souvent de rattraper ce qui s’est déjà passé en science. Ce serait bien si, pour une fois, on pouvait trouver une marche à suivre avant de faire ces choses. »


Et aussi lointaines que soient les applications chez l’humain d’une telle science, des questions morales bien concrètes pourraient s’imposer un jour : selon une analyse accompagnant la publication de l’article dans Nature, des centaines de personnes ont déjà payé pour faire congeler leur cerveau, dans l’espoir que leur conscience survive à l’épreuve de la mort.