De Gaulle et «l’esprit de résistance»

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« S’il était président de nos jours, Charles de Gaulle serait présenté comme un dictateur et un populiste. »


Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.


Récemment, dans une tribune en France, une centaine de personnalités de partout sur la planète — dont Zachary Richard, Tahar Ben Jelloun et Jean Ziegler — s’inquiétaient de l’effacement de la langue française, « étouffée par l’anglo-américain ». Ces personnalités s’indignaient du fait que l’école française s’anglicise, que l’anglais prolifère et que le président Emmanuel Macron prononce souvent des discours en anglais (fait nouveau pour un président français). Elles regrettaient aussi de voir une « majorité capitulatrice » plaider un certain « réalisme » face à la langue anglo-américaine et appelaient le président à renouer avec ce qu’elles nomment « l’esprit de résistance » de la France.


Pour ces personnalités, la France n’est visiblement plus la même. Comment un pays important avec une si riche culture peut-il en être rendu à mettre de côté sa langue au profit d’une autre ? Ceci s’explique par le fait qu’elle s’est progressivement insérée dans un processus et une position desquels Charles de Gaulle avait voulu la préserver.


De Gaulle et les Américains


De 1940 à 1944, la France est occupée par l’Allemagne nazie. Durant cette période, le général de Gaulle incarne la résistance française, la France libre. L’appel qu’il fait à ses compatriotes, le 18 juin 1940, marque le début de l’organisation de la résistance qui, avec l’aide des Alliés, notamment américains, participera à la libération de la France en 1944.


Lors de la libération de Paris, un quiproquo annonciateur des années à venir a lieu entre de Gaulle et les dirigeants américains. Les Américains veulent entrer en libérateurs dans Paris alors que de Gaulle insiste pour que ce soit la deuxième division blindée française du général Leclerc qui entre en premier dans la capitale. C’est de Gaulle qui aura gain de cause…


Photo: CourtoisieMartin Lavallée

Cet épisode singulier exprime à merveille la période qui s’ouvre durant l’après-guerre. L’Europe est effondrée, moralement détruite, et les Américains en profitent pour s’imposer comme la seule puissance du monde occidental. Libérer l’Europe ne constituait pas un acte pur d’altruisme pour les États-Unis. Lors de la rencontre de Yalta entre Roosevelt, Staline et Churchill, pour le partage du monde entre les Anglo-Saxons et l’URSS, Roosevelt écarte de Gaulle et la France.


Au sein de la nouvelle donne géopolitique, la France n’est plus appelée à jouer le rôle majeur qui fut le sien et elle doit être subordonnée aux États-Unis. Les banquiers et le gouvernement américains vont profiter de la détresse des pays européens, qui veulent se rebâtir, pour imposer leurs conditions à travers le plan Marshall. Les Européens sont contraints d’ouvrir leurs marchés aux produits américains ainsi qu’à la culture de masse américaine. De plus, les pays européens de l’Ouest doivent se placer sous l’égide d’institutions supranationales dominées par les États-Unis, comme l’OTAN.


Pax americana


En somme, après la guerre, les États-Unis veulent créer un énorme bloc occidental sous leur contrôle et sous leur influence. Ils entendent incarner l’Occident et lui dicter sa conduite. La peur entretenue à l’égard de l’URSS et du communisme constitue l’argument majeur évoqué auprès des populations pour justifier cette mise sous tutelle de l’Ouest par les puissants États-Unis.


Jusqu’à la fin des années 1950 — de Gaulle s’est retiré du pouvoir en 1946, exaspéré par la politique partisane qui divisait la France et favorisait sa mise sous tutelle —, les États-Unis réussissent leurs objectifs et la France joue le jeu, amorçant du même souffle la construction européenne voulue par les États-Unis. Mais lorsque de Gaulle revient au pouvoir lors de la crise algérienne de 1958, il entend rebâtir la France à sa façon. Il n’entend pas que la France soit subordonnée aux intérêts américains et à son influence.


Pour de Gaulle, la France est un grand pays, un grand peuple avec une grande culture qui possède un passé glorieux, un présent et un avenir. La France est éternelle et, surtout, elle doit être libre. Elle ne s’est pas libérée de l’occupation allemande pour se soumettre à une nouvelle forme d’occupation, plus pernicieuse car plus discrète, mais tout aussi contraire à la liberté inhérente à la condition humaine.


Le général avait compris que la liberté, pour la France (et pour tous les pays d’Europe), ce n’était pas uniquement d’être libre physiquement de l’occupation militaire, mais aussi d’être libre d’agir, de penser dans sa propre logique, pour elle-même et par elle-même. Il avait compris que les intérêts des États-Unis n’étaient pas ceux de la France, que les intérêts d’un empire ne pouvaient qu’être contraires aux intérêts nationaux de l’Hexagone. Non, sous de Gaulle, la France n’allait pas devenir une simple province de l’Empire.


Redressement national


Par pur volontarisme politique (et par « esprit de résistance »), de Gaulle allait empêcher les desseins des États-Unis de se réaliser et opérer une véritable oeuvre de redressement national pour la France. De 1958 jusqu’à sa démission en 1969, il va permettre à la France de s’émanciper de la tutelle américaine. Il met fin à la division des partis qui sclérosait la IVe République en renforçant le pouvoir exécutif entre les mains du président et en instaurant la Ve République.


De Gaulle refuse que la France soit obligée de faire les guerres impérialistes des États-Unis dans le monde en la sortant de l’OTAN et en chassant les troupes américaines du territoire français. De plus, il dote la France de l’arme nucléaire, arme de dissuasion nécessaire à son autonomie militaire. En s’appuyant sur l’État, il promeut la culture française et favorise l’économie nationale, dopée par la croissance de la période des Trente Glorieuses.


En politique étrangère, de Gaulle favorise l’émancipation des nations contre la politique des blocs et des grands ensembles. C’est en ce sens qu’il promeut l’indépendance du Québec, en plus de favoriser par là l’émergence d’une autre nation francophone susceptible de constituer un allié important pour la France. Ainsi, de Gaulle joue le jeu de la troisième voie entre les deux grands empires, américain et soviétique. À travers les anciennes colonies de la France, il allait ériger les réseaux Foccart et mettre tranquillement sur pied une alliance des pays francophones, qui va plus tard donner naissance à la Francophonie.


Changement de paradigme


Grâce à de Gaulle, jusque dans les années 1990, la France a donc réussi à conserver ses intérêts et une certaine indépendance à l’égard de l’Empire anglo-américain. Elle a réussi à conserver son autonomie et son authenticité. Mais la chute de l’URSS et la victoire des États-Unis ne permettent plus à la France de faire cavalier seul et de jouer la troisième voie dans les années 1990.


Avec leur allié britannique, les États-Unis mettent en avant dans les années 1980 leur solution de rechange à la politique des blocs, leur nouvelle façon d’étendre leur influence et leur emprise économique : le néolibéralisme. En démantelant les États, en ouvrant les marchés nationaux et en instaurant une concurrence occidentale par les divers traités de libre-échange, les Anglo-Saxons dominent la concurrence et, progressivement, uniformisent l’Occident à leur image et en fonction de leurs intérêts.


La concurrence libre est la loi de la nature, la loi du plus fort. Autant économiquement que politiquement et culturellement, la concurrence favorise le monde anglo-américain en Occident. Le démantèlement de l’État français s’inscrit donc dans cette logique depuis les années 1990. De plus, en remettant en cause l’enseignement de l’histoire nationale, en imposant la culture de masse anglo-américaine à la jeunesse occidentale, c’est un nouvel Occident, anglo-américanisé, que l’on est en train de fabriquer.


En parallèle de cette anglo-américanisation favorisée par le néolibéralisme, la France a mis de côté sa souveraineté pour la céder à l’Union européenne, qui se fédéralise toujours un peu plus depuis le Traité de Maastricht de 1993 et qui a fait de l’anglais, officieusement, sa langue officielle. De Gaulle — contrairement aux américanophiles Jean Monnet et Robert Schuman, qui oeuvraient pour créer une fédération européenne — voulait plutôt une Europe conforme à elle-même, une Europe de nations qui collaborent et qui conservent leurs cultures et leur souveraineté respectives. Bref, une Europe loin d’être ce qu’elle est à l’heure actuelle…


S’il était président de nos jours, Charles de Gaulle serait présenté comme un dictateur et un populiste, comme le sont la plupart des dirigeants qui veulent préserver leurs pays de l’hégémonie américaine et qui pensent la société différemment de ce que prônent les États-Unis. C’est que cet « esprit de résistance » qu’incarnait le général est désormais discrédité et n’est plus valorisé chez les politiques français. Le dernier à l’avoir incarné est Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères sous Jacques Chirac, lors de son discours à l’ONU pour s’opposer à l’invasion américaine de l’Irak, en 2003.


Depuis lors, les présidents français, de Sarkozy à Macron en passant par Hollande, font davantage preuve d’une fidélité à l’égard des intérêts américains que d’une pugnacité à défendre les intérêts spécifiques de la France. Il faut dire que les deux derniers présidents sont issus du programme Young Leaders de la French-American Foundation.


Ainsi, l’état déclinant de la langue et de la culture françaises, autant en France qu’ailleurs, n’est qu’une conséquence manifeste de ce déclin de la France depuis quelques décennies. Il ne lui reste plus qu’à prendre conscience de sa situation et à renouer avec cet « esprit de résistance » qu’incarnait si bien Charles de Gaulle…


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