Autopsie d'une réforme en péril

Éducation — Effondrement du système



par Péloquin, Tristan

La difficulté qu'éprouvent le Québec et la Suisse à implanter la réforme scolaire s'explique par une "surévaluation du niveau de qualification des enseignants", par l'"illusion d'un consensus général" qui n'existe pas, et par des programmes trop complexes. Le tout couronné par des problèmes de "pilotage politique".
Voilà le constat qu'ont dressé hier le père spirituel de la réforme scolaire au Québec et en Suisse, Philippe Perrenoud, et l'universitaire québécois Claude Lessard, à l'occasion d'un colloque organisé par l'Association francophone internationale des directeurs d'établissements scolaires.
En Suisse comme au Québec, l'implantation de la réforme et de ses principes d'apprentissage par projets, dont le but affirmé est de favoriser la réussite d'un plus grand nombre d'élèves, ne s'est pas faite sans heurts. Fin septembre, après 10 ans d'implantation, 75 % des électeurs du canton de Genève se sont prononcés en faveur du retour des notes, des moyennes de classe et de la promotion annuelle.
Pour M. Perrenoud, dont les travaux ont largement influencé le ministère québécois de l'Éducation dans la mise sur pied de sa réforme, la "surévaluation du niveau de qualification" des enseignants est "probablement l'explication la plus intéressante et la moins rassurante" pour comprendre le rejet des grands principes de la réforme. "Je pense que toutes les réformes d'aujourd'hui s'adressent à des professionnels qui n'existent pas. Ce n'est pas le nombre d'années d'études qui pose problème. C'est la capacité des enseignants à gérer des situations didactiques, des relations et des dynamismes de groupe qui fait défaut. Les réformes échouent parce qu'elles demandent probablement aux enseignants plus que ne peuvent donner la majorité d'entre eux", estime le chercheur suisse.
"Je suis aussi intimement persuadé que, malgré les consensus apparents, les parents des classes moyennes s'opposent aux réformes scolaires, parce que les changements qu'elles proposent profitent aux enfants des classes populaires, qui composent en grande partie les 25 % d'élèves qui ne réussissent pas à l'école. Les classes moyennes, en réalité, souhaitent une école élitiste plutôt que centrée vers la réussite", ajoute M. Perrenoud.
Pour les deux chercheurs, la frilosité avec laquelle la classe politique défend la réforme explique aussi en grande partie son impopularité. "Au Québec, on a l'impression que le ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, tient le dossier de la réforme avec des pincettes. C'est comme s'il disait: "C'est une patate chaude que je suis prêt à défendre, mais si ça foire, si ça se plante, ce n'est pas mon truc"; c'est une bébelle qui appartient soit à des fonctionnaires, soit à des pédagogues", déplore M. Lessard. "C'est malheureux, parce qu'à ce moment-ci de l'implantation de la réforme, ce dont on a besoin, c'est qu'un pilote recentre les choses. Pour ça, il faut du leadership politique, et je ne suis pas sûr que nous l'ayons en ce moment."
S'ajoute à cela une incompréhension profonde, tant de la population que des enseignants, des approches proposées par les spécialistes de la pédagogie. Pour M. Lessard, cette situation est profondément enracinée dans la genèse de la réforme. "Je crois qu'à la base, on s'est gourrés dans la construction des programmes; ils sont trop compliqués, trop abstraits et trop détaillés pour ne pas être perçus comme encarcanants", note-t-il. Une incompréhension qaunt au jargon mis de l'avant par les pédagogues a suivi. "Je fais de l'urticaire sur les blagues que tout le monde fait au Québec au sujet de la notion de compétence transversale, lance le professeur de la faculté de sciences de l'éducation de l'Université de Montréal. Mais en même temps, quand ma fille, elle-même diplômée en éducation physique, me dit qu'elle a de la difficulté à suivre l'évolution de sa fille qui est en deuxième année, je me dis qu'il y a quelque chose dans notre façon de communiquer les contenus des programmes qui pose problème."
Aux yeux du professeur Philippe Perrenoud, ce problème restera néanmoins éternellement insurmontable: "Pour expliquer pourquoi les notes scolaires sont utiles, il faut 30 secondes à nos détracteurs. Pour expliquer pourquoi elles sont inutiles, il nous faut au moins un quart d'heure, illustre-t-il. Malheureusement, pour expliquer ce qu'est la pédagogie différenciée et un curriculum par compétence, nous devons utiliser un langage qui est vite qualifié de jargon de spécialistes."


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