Peut-on domestiquer les multinationales?

Géopolitique — État-nation c. oligarchie mondialiste



Le siège social de la multinationale Electrolux, à Stockholm.
Photo: Reuters


Patrice Jalette et Gregor Murray - Les auteurs enseignent à l'École de relations industrielles de l'Université de Montréal. Les questions soulevées dans ce texte feront l'objet de discussions lors d'une conférence internationale tenue à HEC Montréal la semaine prochaine et organisée par le Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail.
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Il faut travailler ensemble pour consolider la présence de ces entreprises au Québec de façon à maximiser leurs impacts positifs et minimiser leurs impacts négatifs
En fin de semaine dernière, le comité des acteurs politiques et socio-économiques de la MRC de L'Assomption a organisé une journée d'information destinée aux employés de l'usine d'Electrolux qui perdront leur emploi d'ici janvier 2013 quand cette entreprise suédoise déménagera, grâce à des subventions importantes, à un nouveau site à Nashville.
Le déploiement des multinationales caractérise la phase actuelle de mondialisation. Ces firmes n'évoluent pas en marge de la société; elles structurent les systèmes économiques nationaux et influencent le développement des politiques publiques. Mais, en tant que société, qu'attendons-nous de ces entreprises? Voulons-nous des entreprises qui, bien que créant emplois et richesse, conservent une figure d'étranger du fait qu'elles s'en tiennent à une participation minimale au sein des réseaux d'affaires et du savoir et qui menacent de quitter à la moindre occasion? Ou au contraire désirons-nous des multinationales qui s'intègrent à l'environnement institutionnel riche du Québec, voire même qui font la promotion des opportunités qu'il offre auprès de leur siège social? Les deux types de multinationales se côtoient au Québec mais comment favoriser l'essor du second type?
Restructurations et délocalisations
Le Québec a connu son lot de restructurations d'entreprise avec la crise économique récente et la crise du secteur manufacturier qui l'a précédée. Entre 2003 et 2010, il nous a été possible de dénombrer plus de 1000 fermetures d'établissements et des pertes d'emplois se chiffrant au-delà de 200 000 dans le secteur de la fabrication et des services. Les licenciements collectifs sont devenus une banalité dans le paysage économique du fait que les restructurations sont désormais permanentes. Ceci s'explique par le fait qu'elles ne surviennent plus seulement lors de difficultés économiques, mais qu'elles sont aussi le fait d'entreprises en bonne santé financière qui cherchent à maximiser les retours à leurs investisseurs.
Pour ce faire, les délocalisations sont un moyen parmi d'autres à leur disposition. À tort, on croit souvent que les délocalisations engendrent la majorité des pertes d'emplois alors qu'elles comptent pour moins de 5% de celles-ci (les crises économiques sont beaucoup plus destructrices à ce chapitre) et que les emplois délocalisés s'en vont en Asie alors que les États-Unis constituent plutôt la destination privilégiée. Les délocalisations ont surtout changé la dynamique sociale et économique. Les travailleurs, les États et les communautés locales à travers le monde sont mis en constante concurrence pour attirer ou conserver les investissements étrangers.
Apprivoiser la bête?
Il est clair que de se contenter de donner aux multinationales ce qu'elles veulent, quand elles le veulent, n'est pas viable dans la perspective d'une prospérité durable et équitable permettant à la société québécoise d'en retirer des bénéfices nets.
Il faut plutôt travailler ensemble pour consolider la présence de ces entreprises multinationales pour maximiser leurs impacts positifs et minimiser leurs impacts négatifs: par des infrastructures économique et sociale de qualité qui servent à toute la société québécoise; par une main-d'oeuvre de qualité, formée dans les institutions à la fine pointe; par les mécanismes de concertation des acteurs économiques susceptibles de partager les informations et de contribuer à des réseaux d'innovation, comme on en retrouve dans les secteurs les plus compétitifs au Québec et ailleurs; par une concertation durable avec les employés basée sur un partage de l'information économique sur le devenir et de leur entreprise permettant du même coup de réduire l'incertitude liée aux restructurations. Ces mesures d'ancrage et d'intégration des multinationales sont impossibles sans un véritable dialogue social entre les parties prenantes.
Il ne faut pas craindre de requérir des obligations fermes à l'égard des entreprises multinationales sur les plans social et environnemental, ni de préciser les attentes en matière de concertation sociale ou de responsabilité sociale qui trouvent écho d'ailleurs dans les normes émergentes sur le plan international (par exemple, ISO 26 000) auxquelles s'astreignent de façon volontaire de plus en plus d'entreprises. Elles préfèrent de loin des règles claires et certaines utilisent même leur conformité à cette régulation sociale pour développer un véritable avantage concurrentiel en mettant sur le marché des produits «socialement responsables». C'est pourquoi il ne faut pas craindre non plus la spécificité de nos politiques publiques. Il faut plutôt vanter les avantages qu'elles comportent autant pour la société québécoise que pour les multinationales, et montrer ainsi comment la régulation sociale de l'activité des multinationales peut contribuer au plus grand bien de tous.


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